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Christian Dauriac | Daniel Schneidermann | Jean-Marie Charon | Serge Tisseron | Jacques Gonnet



 


" Y a t-il un pilote dans l'image ? " (Ed.Aubier 1998) : un titre prophétique et " signifiant " pour l'un des nombreux ouvrages de Serge Tisseron, psychiatre et psychananalyste, spécialiste de l'image, auteur de " Tintin chez le psychanalyste "(Ed. Aubier) et d'une " psychanalyse de l'image " (Ed.Dunod)

La journée du 11 septembre, cet " événement visuel " considérable, marque-t-il une date importante du débat sur l'impact des images ?

En tout cas, cet épisode a prouvé de manière évidente qu'il était impossible de contrôler les images susceptibles d'être vues - notamment par des enfants petits. Avant le 11 septembre, on pouvait distinguer deux camps. D'un côté, ceux qui disaient : il faut censurer les images, surveiller les heures où les enfants sont devant le récepteur, utiliser la signalétique…etc. L'autre camp, dont je faisais partie, précisait : quels que soient les efforts - salutaires - que font les parents, il est impossible de contrôler absolument les images et donc il faut surtout préparer les enfants à tout voir et à pouvoir en parler.
Or, ce jour là, beaucoup d'enfants sont rentrés de l'école à 17 heures, ont allumé leur télévision, et croyant être dans leur tranche habituelle, ont, pendant quelques secondes savouré ces images comme des images de fiction. D'où une culpabilité ou une honte possible à l'égard des victimes…
Les débats qui ont suivi ont montré le sérieux avec lequel les médias et les parents avaient abordé la question en s'interrogeant sur l'impact de ces images sur les enfants et les moyens pour que cet impact soit le moins catastrophique possible.
En revanche, les commentaires qui ont eu lieu sur les chaînes de télévision le jour même m'ont paru témoigner de l' immaturité des gens de télévision par rapport à la question des images. Il aurait fallu qu'elles soient beaucoup mieux situées dans le cadre de leur fabrication. Avant même d'être idéologiques, c'est-à-dire avant même de concerner l'événement, les premiers repères qui doivent nous être posés sont des repères sur les images, c'est-à-dire par qui ont-elles été prises ? Or, il a fallu plusieurs jours pour savoir que certaines d'entre elles avaient été prises par une caméra installée à demeure par CNN et c'est comme celà qu'on a pu comprendre qu'on ait vu le second attentat aussi bien.

Je crois qu'à terme, ce travail de repère de la construction d'images devrait être un travail proposé par le présentateur télévisuel. Manifestement, ces derniers ne sont pas préparés à le faire. Pourquoi ne pas prévoir que, de la même façon qu'on a instauré un médiateur, eh bien on dispose dans les chaînes de télévision de quelqu'un dont ce serait constamment le travail d'informer sur la manière dont les images ont été fabriquées !



In memoriam quelques mots d'âme boiteux, blessés, par le chagrin chavirés


© http://wart-art.fr.fm/

 

Pour une fois, les images de cadavres ne nous ont pas été montré…
Pourquoi et avec quelles conséquences ?

Cela m'est apparu dans un premier temps plutôt comme une bonne chose, car la plupart d'entre eux ont été probablement mutilés, brûlés, explosés… C'était respecter le désir des familles et des proches que l'image conservée soit ce qu'elles étaient vivantes et non ce à quoi elles ressemblaient une fois mortes. De ne pas rajouter des visions d'horreur à celles déjà vues lors de l'arrivée des avions sur les tours…
En plus, les Etats-Unis ont une culture très ancienne du maquillage de cadavre, lequel est habillé, nettoyé, mais en plus fardé de telle manière qu'il paraisse endormi, vivant.

Et dans un deuxième temps…

Lorsqu'il y a un grand nombre de morts qui ne sont pas vus, le risque est toujours d'engager les survivants dans cette forme particulière de deuil qui est l'idéalisation. Après la mort de quelqu'un, les survivants doivent pouvoir mieux réaliser et mieux intérioriser tout ce qu'il y a eu de positivement important pour eux dans les relations avec cette personne, mais aussi tout ce qu'il y a pu avoir de difficile, de pénible, même parfois d'insupportable.

Lorsque le cadavre est présent, ce travail peut se réaliser facilement, surtout s'il est étayé par les proches. Il renvoie à la réalité de la mort, du fait que le disparu le soit à tout jamais. On l'a vu mort !
Lorsqu'on ne voit pas le mort, il y a toujours un doute ; on dit " porté disparu " et l'on peut toujours garder l'espoir qu'il revienne.
Dans le cas présent, on crée un phénomène de plus qui est un phénomène de groupe et qui va engager à une espèce d'idéalisation de groupe. Je sais qu'aujourd'hui les Etats-Unis sont conscients de ce problème, qu'ils sont soucieux de permettre aux familles de faire un deuil personnel ; mais on peut redouter que la gestion collective du deuil entraîne à constituer cet événement comme une espèce de mystère au sens religieux du terme. Avec le risque qu'il soit à jamais incompréhensible : une gestion collective de l'événement comme fondateur et destiné à justifier que les Américains ne courront jamais le risque de se faire humilier à nouveau et donc, écraseront l'adversaire potentiel avant même de courir le risque qu'on leur donne une chiquenaude ! Toutes les fois où quelqu'un dirait " il faut peut-être mieux équilibrer les forces ", les Américains diraient " n'oubliez pas les attentats du Word Trade Center, n'oubliez pas ces 4.000 morts, vous attentez à leur mémoire, nous resterons toujours et quoi qu'il arrive les plus forts… "

On voit de plus en plus d'images fixes de télévision, " d'arrêts sur images " qui sont flous … Je pense par exemple à Ben laden…

En l'occurrence, ce sont peut-être peut être les seules dont on dispose..… Mais il est vrai que si à une époque, les images étaient corrigées pour avoir toujours un aspect net et clean, aujourd'hui, ce serait plutôt la tendance inverse. Non seulement les images approximatives ne sont pas corrigées mais en plus, certaines (qui auraient pu être fabriquées nettes) le sont de façon un peu approximative.
Dans le cas de Ben Laden, ce caractère approximatif a pour conséquence que le spectateur voit un homme qui est recherché, mais aussi un homme insaisissable, dont l'image ne peut pas être nette : une grande barbe - qu'il peut raser - ou derrière lui une étoffe en guise de camouflage. Cette image transmet deux messages : sur l'apparence de Ben Laden, et sur son caractère insaisissable… On ne peut le prendre que par surprise, de très loin, avec un objectif qui va forcément déformer et des couleurs un peu décalées.
Quand un président (américain ou autre) intervient, les images sont toujours nettes…Imaginez si on nous montrait un président photographié comme Ben Laden ! On aurait l'impression que c'est un homme qui ne veut jamais se laisser photographier. Alors que même si quelqu'un ne veut jamais se faire photographier, on va donner de lui une image nette pour montrer qu'on l'a eu quand même. On peut donc imaginer que quand Ben Laden sera mort, on en aura une image nette, un cliché qu'un photographe prendra le temps de faire. Et ce sera la preuve…

Interview réalisé par Pierre-Yves Schneider le 19.11.2001