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Y a t-il un pilote dans l'image ? " (Ed.Aubier 1998)
: un titre prophétique et " signifiant "
pour l'un des nombreux ouvrages de Serge Tisseron,
psychiatre et psychananalyste, spécialiste de l'image,
auteur de " Tintin chez le psychanalyste "(Ed. Aubier)
et d'une " psychanalyse de l'image " (Ed.Dunod)
La
journée du 11 septembre, cet " événement
visuel " considérable, marque-t-il une date importante
du débat sur l'impact des images ?
En
tout cas, cet épisode a prouvé de manière
évidente qu'il était impossible de contrôler
les images susceptibles d'être vues - notamment par
des enfants petits. Avant le 11 septembre, on pouvait distinguer
deux camps. D'un côté, ceux qui disaient :
il faut censurer les images, surveiller les heures où
les enfants sont devant le récepteur, utiliser la
signalétique
etc. L'autre camp, dont je faisais
partie, précisait : quels que soient les efforts
- salutaires - que font les parents, il est impossible de
contrôler absolument les images et donc il faut surtout
préparer les enfants à tout voir et à
pouvoir en parler.
Or, ce jour là, beaucoup d'enfants sont rentrés
de l'école à 17 heures, ont allumé
leur télévision, et croyant être dans
leur tranche habituelle, ont, pendant quelques secondes
savouré ces images comme des images de fiction. D'où
une culpabilité ou une honte possible à l'égard
des victimes
Les débats qui ont suivi ont montré le sérieux
avec lequel les médias et les parents avaient abordé
la question en s'interrogeant sur l'impact de ces images
sur les enfants et les moyens pour que cet impact soit le
moins catastrophique possible.
En revanche, les commentaires qui ont eu lieu sur les chaînes
de télévision le jour même m'ont paru
témoigner de l' immaturité des gens de télévision
par rapport à la question des images. Il aurait fallu
qu'elles soient beaucoup mieux situées dans le cadre
de leur fabrication. Avant même d'être idéologiques,
c'est-à-dire avant même de concerner l'événement,
les premiers repères qui doivent nous être
posés sont des repères sur les images, c'est-à-dire
par qui ont-elles été prises ? Or, il a fallu
plusieurs jours pour savoir que certaines d'entre elles
avaient été prises par une caméra installée
à demeure par CNN et c'est comme celà qu'on
a pu comprendre qu'on ait vu le second attentat aussi bien.
Je
crois qu'à terme, ce travail de repère de
la construction d'images devrait être un travail proposé
par le présentateur télévisuel. Manifestement,
ces derniers ne sont pas préparés à
le faire. Pourquoi ne pas prévoir que, de la même
façon qu'on a instauré un médiateur,
eh bien on dispose dans les chaînes de télévision
de quelqu'un dont ce serait constamment le travail d'informer
sur la manière dont les images ont été
fabriquées !
Pour
une fois, les images de cadavres ne nous ont pas été
montré
Pourquoi et avec quelles conséquences ?
Cela
m'est apparu dans un premier temps plutôt comme une
bonne chose, car la plupart d'entre eux ont été
probablement mutilés, brûlés, explosés
C'était respecter le désir des familles et
des proches que l'image conservée soit ce qu'elles
étaient vivantes et non ce à quoi elles ressemblaient
une fois mortes. De ne pas rajouter des visions d'horreur
à celles déjà vues lors de l'arrivée
des avions sur les tours
En plus, les Etats-Unis ont une culture très ancienne
du maquillage de cadavre, lequel est habillé, nettoyé,
mais en plus fardé de telle manière qu'il
paraisse endormi, vivant.
Et
dans un deuxième temps
Lorsqu'il
y a un grand nombre de morts qui ne sont pas vus, le risque
est toujours d'engager les survivants dans cette forme particulière
de deuil qui est l'idéalisation. Après la
mort de quelqu'un, les survivants doivent pouvoir mieux
réaliser et mieux intérioriser tout ce qu'il
y a eu de positivement important pour eux dans les relations
avec cette personne, mais aussi tout ce qu'il y a pu avoir
de difficile, de pénible, même parfois d'insupportable.
Lorsque le cadavre est présent, ce travail peut se
réaliser facilement, surtout s'il est étayé
par les proches. Il renvoie à la réalité
de la mort, du fait que le disparu le soit à tout
jamais. On l'a vu mort !
Lorsqu'on ne voit pas le mort, il y a toujours un doute
; on dit " porté disparu " et l'on peut
toujours garder l'espoir qu'il revienne.
Dans le cas présent, on crée un phénomène
de plus qui est un phénomène de groupe et
qui va engager à une espèce d'idéalisation
de groupe. Je sais qu'aujourd'hui les Etats-Unis sont conscients
de ce problème, qu'ils sont soucieux de permettre
aux familles de faire un deuil personnel ; mais on peut
redouter que la gestion collective du deuil entraîne
à constituer cet événement comme une
espèce de mystère au sens religieux du terme.
Avec le risque qu'il soit à jamais incompréhensible
: une gestion collective de l'événement comme
fondateur et destiné à justifier que les Américains
ne courront jamais le risque de se faire humilier à
nouveau et donc, écraseront l'adversaire potentiel
avant même de courir le risque qu'on leur donne une
chiquenaude ! Toutes les fois où quelqu'un dirait
" il faut peut-être mieux équilibrer
les forces ", les Américains diraient "
n'oubliez pas les attentats du Word Trade Center, n'oubliez
pas ces 4.000 morts, vous attentez à leur mémoire,
nous resterons toujours et quoi qu'il arrive les plus forts
"
On voit de plus en plus d'images fixes de télévision,
" d'arrêts sur images " qui sont flous
Je pense par exemple à Ben laden
En l'occurrence, ce sont peut-être peut être
les seules dont on dispose..
Mais il est vrai que
si à une époque, les images étaient
corrigées pour avoir toujours un aspect net et clean,
aujourd'hui, ce serait plutôt la tendance inverse.
Non seulement les images approximatives ne sont pas corrigées
mais en plus, certaines (qui auraient pu être fabriquées
nettes) le sont de façon un peu approximative.
Dans le cas de Ben Laden, ce caractère approximatif
a pour conséquence que le spectateur voit un homme
qui est recherché, mais aussi un homme insaisissable,
dont l'image ne peut pas être nette : une grande barbe
- qu'il peut raser - ou derrière lui une étoffe
en guise de camouflage. Cette image transmet deux messages
: sur l'apparence de Ben Laden, et sur son caractère
insaisissable
On ne peut le prendre que par surprise,
de très loin, avec un objectif qui va forcément
déformer et des couleurs un peu décalées.
Quand un président (américain ou autre) intervient,
les images sont toujours nettes
Imaginez si on nous
montrait un président photographié comme Ben
Laden ! On aurait l'impression que c'est un homme qui ne
veut jamais se laisser photographier. Alors que même
si quelqu'un ne veut jamais se faire photographier, on va
donner de lui une image nette pour montrer qu'on l'a eu
quand même. On peut donc imaginer que quand Ben Laden
sera mort, on en aura une image nette, un cliché
qu'un photographe prendra le temps de faire. Et ce sera
la preuve
Interview
réalisé par Pierre-Yves
Schneider le 19.11.2001
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