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Christian Dauriac | Daniel Schneidermann | Jean-Marie Charon | Serge Tisseron | Jacques Gonnet



 


Daniel Schneidermann, chroniqueur au Monde, anime le magazine " Arrêt sur images " sur la Cinquième depuis 1995.

Les journalistes télé déclarent " on a changé… ". Il est vrai qu'ils sont sur la défensive depuis la guerre du golfe… Ont-ils réellement modifié leurs pratiques professionnelles ces dernières semaines ?

Ils avaient déjà dit ça lors de la guerre au Kosovo… mais il est vrai qu'il y a eu des changements. Je soulignerais par exemple la prolifération des conditionnels dans les " papiers " et en général une certaine prudence de la part des journalistes. Je me souviens, par exemple, fin septembre, début octobre qu'Etienne Leennardt, le correspondant de France 2 à Washington ne pouvait terminer ses directs sans ajouter une remarque sur les points de presse du Pentagone qu'il qualifiait de creux, vides ou mensongers…
Autre exemple, Claude Sempere, que nous avons reçu dans notre émission. En tant qu'envoyé spécial en Afghanistan, son premier sujet concernait la manière dont les soldats de l'Alliance du Nord tirait à la demande pour les journalistes des équipes télé ! Et son reportage a été diffusé dans le 20 heures de France 2 sans difficulté… A mon avis, cela n'aurait pas été possible dix ans plus tôt.

Les journalistes télé n'ont-ils pas surtout la volonté de " désamorcer " de nouvelles critiques à venir ?

Oui, ce n'est pas impossible ; Mais le média télévision induit de toute manière des travers qui sont inévitablement consubstantiels… Quand, à 15h30, l'Airbus tombe sur le quartier du Queens à New York, il y a une espèce de force irrésistible qui pousse tout de suite les journalistes à formuler une hypothèse : " Est-ce qu'on pense que c'est un attentat ? " et LCI de prendre l'antenne en déclarant qu'il s'agit forcement d'un attentat, que cela ne peut pas être un accident… etc.
C'est un peu le média et son mécanisme spécifique qui veulent cela. La télé, c'est l'immédiateté et donc bien entendu ce qu'on appelle " les dérives " persistent...
La nouveauté, aujourd'hui, c'est que les professionnels ont bien " appris la leçon ", qu'on la leur a bien seriné. Donc ces dérives, ils les ont repérées !
En permanence il y a quelque chose dans leur tête qui leur dit " attention, dérive ! ". Il arrive que comme les différentes couches d'un mille-feuilles se rajoute une couche d'infos chaudes et en direct, une couche de prudence… Oui, cela se peut…

D'ou également cette attention particulière à " sourcer " les images, les archives par exemple, en particulier sur les chaînes publiques ?

Cette prudence n'est pas nouvelle et je ne vois pas de différences entre les différentes chaînes…

Les incohérences, les erreurs, les approximations que vous avez constatées…

Tout ce que nous avons repéré, nous l'avons montré dans l'émission. On ne fait pas de rétention… Parler des mécanismes, c'est par exemple s'interroger sur les fameuses images des manifestations à l'Est de Jérusalem qui sont passé en boucle le mardi 11 avec des commentaires qui répètent " Les palestiniens se réjouissent… " alors que dans l'image il n'y a que quinze personnes. C'est difficilement acceptable. Ou encore le fait de rediffuser toute la journée du mardi, puis toute la nuit et encore tout le lendemain les séquences où les gens sautent des tours… Cela revient à banaliser totalement ces images et à les vider de leur contenu horrible.

Et sur la suite du traitement télévisuel après les attentats ?

Si l'on considère les deux mois qui suivent, je pense surtout que la production d'informations ou de propagande est tellement importante que les systèmes médiatiques n'ont pas la capacité de l'absorber puis de la digérer…
Nous sommes actuellement en train d'accumuler les matériaux pour une émission qui s'appellerait " infos, intox de guerre ". Il s'agit pour " arrêt sur images " de s'intéresser à des détails qui posent problème. Par exemple le chiffrage des victimes du World Trace Center… De cinq ou six mille morts, on est maintenant redescendu, apparemment, à moins de 3000. Il faudrait qu'on nous explique non seulement comment ces différents chiffres ont été produits mais aussi avec quelles précautions ils ont été présentés. Sur le plan de l'info, ces chiffres sont des faits !
Autre exemple : la filière française d'Al-Qaida… Dans les jours qui suivent l'attentat, les policiers et les juges procèdent à des arrestations de plusieurs militants. Qu'est- devenue cette filière alors qu'il semble désormais que tous les dossiers sont vides ?
Un jour ce sont les ponts de Californie qui sont menacés… Un autre jour, c'est " un camion bourré d'explosifs qui va traverser l'Italie ". Mais d'où viennent ces infos et pourquoi la " machine " les reprend-elle avec autant de force ?

Si " Arrêt sur Images " est une émission d'information, c'est aussi le réceptacle de réactions de téléspectateurs… à travers le courrier que vous recevez ou les forums que vous proposez sur le site Web de l'émission. Qu'en retenez-vous ?

La dominante générale, c'est la conscience que le système médiatique n'est pas très rapide à produire ses propres rectificatifs. Les gens attendent de nous que l'on fasse le tri des images et de l'information, qu'on leur donne une " traçabilité ". Le choc du 11 septembre, c'est aussi la prise de conscience très brutale de nos propres lacunes pour ce qui est de la connaissance des pays concernés, de leur situation politique, de leur religion etc.
Ainsi, plus qu'une critique radicale des médias comme il y a eu après la guerre du golfe, les courriers expriment une envie de comprendre. Je pense que les audiences historiques (*) -à notre échelle- que l'émission réalise depuis le 11 septembre manifestent principalement ce souci.

Interview réalisé par Pierre-Yves Schneider le 27 novembre 2001

(*) Selon D.S. la part de marché d'Arrêt sur Images aurait augmentée de 50% cet automne passant de 4% en moyenne (2000) à 6%.