 |

Jacques
Gonnet, Professeur à l'université
Paris III dirige le Centre
de Liaison de l'Enseignement et des Moyens d'Information
(CLEMI) . Auteur de " Les médias et l'indifférence
" (Ed. PUF)
De
quels " retours " disposez-vous sur la manière
dont les enfants et les enseignants ont réagi dans
les établissements scolaires à la suite du 11
septembre ?
J'ai
pu remarquer une immense richesse qui vient d'une espèce
d'incompréhension et d'émotion . Des quantité
de pensées qui se télescopent de façon
à poser des questions fondamentales et qui trouvent
des supports : la radio de l'établissement, le journal
scolaire ou une émission vidéo ; ou encore
des lettres spontanées aux Nations Unies, à
des personnes emblématiques, à des institutions
.
On y trouve des choses souvent très fortes, très
émouvantes parce que les mots des enfants vont à
une espèce d'essentiel.

Cette année-là l'imaginaire prenait
des couleurs incendiaires visages hurlant derrière
le verre les enfants dessinaient l'enfer
© http://wart-art.fr.fm/
|
On
a donc parlé du 11 septembre. On ne pouvait pas "
faire comme si
"
Mais qui en a été le moteur ? Les enfants
? Les enseignants ?
Les
deux, je crois
Pour les jeunes, on ne pouvait pas
ne pas en parler. Chez les enseignants, c'est plus complexe
avec une sorte de désarroi pour ceux qui n'en ont
pas l'habitude, qui ne savent pas comment réagir
Il y a une vingtaines d'années, quand on introduisait
l'actualité à l'école, les parents
disaient : " C'est dangereux parce qu'on va faire de
la politique". Aujourd'hui, les médias ont relayé
une attente extraordinaire de la part des parents envers
les enseignants pour qu'ils expliquent
Ainsi, beaucoup d'enseignants étaient à l'écoute
des médias pour savoir si leurs propres confrères
répondaient, et comment
L'enseignant vient
à l'école avec son savoir. Mais là,
on n'est plus dans le savoir . On est sur une interrogation,
sur le sens de la vie, de l'école, des valeurs !
Mais l'école par sa logique de transmission des connaissances
doit faire un travail sur elle-même pour intégrer
ce que j'appelle un espace de disponibilité : faire
en sorte que des enfants, des adolescents et des éducateurs
puissent accepter l'idée que l'on pose des questions
sans répondre et que - quand il y a l'émotion
liée à ces questions - l'on puisse reconnaître
cette émotion au fond de nous même et travailler
dessus.
Quelle
est la priorité qui a dominé dans ces échanges
? La violence symbolique de l'évènement ou bien
la violence propre des images ?
Dans certains cas, l'image est un véritable traumatisme
et il faut pouvoir l'exprimer.
Ces images en boucle des tours, notamment, il fallait en
parler jusqu'à satiété pour pouvoir
les mettre à distance. On est dans un processus qui
est de l'ordre de la psychanalyse, comme un discours de
haine ou d'amour. Il faut à un moment que quelqu'un
y réponde. Sinon, il continue à tourner sur
lui-même.
L'enseignant pouvait avoir ce rôle d'accepter ces
interrogations des enfants, non pas pour y répondre
mais pour les reconnaître.
Dans
d'autres cas, c'était effectivement plus des interrogations
sur la violence, sur le sens d'un monde où cette
violence apparaît. Là, le rôle de l'enseignant
c'est de replacer l'événement dans l'histoire,
celle de l'humanité, pleine de violence et de tragédies.
Cela permet de mesurer que les textes sur lesquels on travaille
à l'école permettent de faire évoluer,
de structurer et d'inventer éventuellement un monde
moins injuste.
En quoi l'épisode du 11 Septembre est-il un "cas
d'école" pour aborder les problèmes qui
se posent quand à l'éducation, à la formation
à l'image ?
Ce qui décline de la tragédie du 11 septembre
confine à l'évidence. On ne peut pas faire
son cours sans s'occuper des enfants qui sont en attente
de compréhension. Il faut oser dire "nous somme
tous dans un moment d'une très grande difficulté,
essayons de l'aborder ensemble" . L'école ne
peut pas rester absente de ces interrogations. Dans un cas
comme celui là, avant d'expliquer, il faut que j'écoute
les élèves. Et que je m'écoute moi-même,
aussi. Je dois avoir la capacité d'identifier mes
propres peurs.
L'explication de type sémiologique est évidemment
indispensable. Montrer l'image, la décoder, savoir
d'où elle vient, connaître les circuits d'information
ou la situation économique, avoir la situation géopolitique
en tête : on est totalement dans un acte éducatif
qui est fondamental et, je dirais, l'honneur de la connaissance
d'une institution. Mais avant cela, il faut savoir si le
public est en état de comprendre. A quoi sert une
analyse sémiologique si les enfants regardent par
la fenêtre ?
Vous
avez travaillé, comme chercheur, sur le traumatisme,
la souffrance qu'engendre le spectacle des médias.
Les conséquences du 11 Septembre ont-elles confirmé
vos
observations ?
Ce
ne serait pas sérieux de ma part de tenir un discours
scientifique, je n'en ai pas les moyens. Ce qui m'intéresse,
c'est le comment faire. La démocratie est le lieu
où plusieurs discours se tiennent, donc il y a une
éducation à la capacité à écouter
l'autre, celui que j'ai envie de rejeter. Ce n'est pas simple,
mais c'est passionnant !
On le voit par la déprogrammation de certains films
violents contenant des actions terroristes. Cela pose des
questions. Pourquoi je vais voir un film violent ? De quoi
ai-je peur ? Quand la réalité apparaît,
comment nous renvoie-t-elle à notre propre imaginaire
?
De tels évènements vont nous entraîner
dans une part de nous même avec des peurs, des superstitions,
des traumatismes, des culpabilités
Quand on a huit ans, on va revivre (avec ces images) ces
moments avec des clés que son professeur ne connaîtra
pas. D'ou l'importance pour l'école de donner des
points de repère, de structurer, mais surtout de
parler. Je ne crois pas souhaitable bien sûr d'obliger
à parler mais si quelqu'un en a envie
ou de
dessiner, de mimer, de toucher
c'est important.
Interview
réalisé par Pierre-Yves
Schneider le 19.11.2001
|