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Christian Dauriac | Daniel Schneidermann | Jean-Marie Charon | Serge Tisseron | Jacques Gonnet



 


Christian Dauriac, actuel directeur du développement numérique de France 3 est un spécialiste reconnu de l'information télé de proximité. C'est aussi un observateur attentif des médias, créateur au début des années 90 du magazine " décryptages ". C.D. a assuré l'intérim de la direction de l'information de la chaîne publique en 1999-2000.

Pensez-vous qu'il y ait eu des évolutions notables dans le traitement télévisuel par rapport à ce qui avait été reproché aux chaînes et aux rédactions lors des conflits précédents ?

Prenons les évènements les uns après les autres. Pour ce qui est de New York, il n'y a pas eu de grosse bêtise. Sauf si l'on veut chercher la petite bête… Par exemple le moment où l'on a confondu les avions ou les lieux d'impact… On pensait qu'il y avait un avion supplémentaire…
Dans les jours qui ont suivi, Il y a eu amélioration et en même temps dégradation. Amélioration dans la mesure où l'on a commencé à faire parler les habitants de New York. On avait un "feed-back", une réponse à la parole officielle qui était déjà un discours de guerre et de propagande. Quand par contre les chaînes ont décidé de réaliser des émissions spéciales à partir de New York (TF1 et France 2), on est retombé dans ce qu'on avait connu pour le Golfe : une parole de plus en plus officielle. Tous les journaux se ressemblaient et ne prenaient pas assez de recul. Tout le monde allait au devant de l'émotion…



Voici la nouvelle Joconde: l'information, sur toutes les ondes où que l'on soit nous dévisage du coin de son regard d'images

© http://wart-art.fr.fm/

 

Pour ce qui est de l'Afghanistan, il faudra dresser le bilan plus tard mais les équipes ont plutôt bien réagi sans "gober" tout ce que la propagande militaire pouvait fournir comme informations, aussi bien côté taliban que côté américain.
Avec des nuances : il a fallu un certain temps quand les Américains bombardaient des écoles et des hôpitaux, pour recouper les informations et annoncer la nouvelle…
L'amélioration c'est aussi que les journalistes ont voulu aller voir réellement sur le terrain. Cette fois, ils ne pouvaient pas être arrêtés par les militaires occidentaux puisqu'il n'y en avait pas. Ils sont allés jusqu'au bout de leurs investigations. Certains y ont laissé leur peau.
Reste qu'on est loin de connaître tous les faits. Par exemple, dans ce fameux fort où étaient retranchés des talibans prisonniers… Comment les a-t-on désarmés, quelles bombes ont été utilisées ? Ou encore comment des villes réputées imprenables par les Russes sont tombées aussi facilement ? A-t-on acheté les chefs de tribus ? Les fameux "envoyés occidentaux" avaient-ils des dollars…?

Le changement par rapport à des conflits comme celui du Golfe, ce sont les images disponibles… De quelle manière cela a-t-il modifié le travail journalistique ?

La télé n'est pas en première ligne. Elle montre des images qu'on veut bien lui vendre… Mais ce qui apparaît clairement, c'est qu' "Al-Jezirrah" a changé la donne. Cette chaîne étant sur place, elle tourne et contrairement à la guerre du Golfe, on voit des morts. La région est très "couverte" par rapport à Bagdad, dix ans plus tôt.
La censure n'est plus la même. Et puis une équipe de télé peut envoyer des images à l'autre bout du monde par satellite. Davantage d'images, donc, qui montrent la réalité… Sans images, la télévision ne peux pas aller très loin dans sa manière de donner l'information sinon par une "brève". Pour mémoire, et par exemple, souvenons-nous que les Israéliens et les Sud-africains se sont toujours arrangés pour qu'il n'y ait pas d'images dans les territoires occupés ou sur l'apartheid. Il ne fallait pas voir les morts…
Avoir une prolifération d'images permet aux journalistes de faire leur choix, de voir ce qui correspond aux informations. Une rédaction peut donc traiter complètement les sujets, ce qui affaiblit beaucoup les propagandes - militaires ou politiques - puisqu'on n'a plus besoin d'eux pour rendre compte d'un conflit.(…)
A un moment, les Américains ont du se demander s'ils pouvaient "taper" sur le satellite qui "transporte" Al-Jezirrah… Mais avec la miniaturisation des moyens de transmission et sauf à vouloir faire disparaître tous les satellites, quand il y a un conflit, il y a désormais de l'image et les journalistes peuvent donc travailler au plus près des évènements.

Mais en quoi cette prolifération d'images améliore-t-elle la compréhension du téléspectateur ?

Il est lui-même sûr d'être informé par des gens de moins en moins manipulés qui ont affaire à des sources de plus en plus contradictoires d'information. Ensuite, il peut faire le choix. Pendant la guerre du Golfe (avec une chaîne supplémentaire, la Cinq), tous les "JT" proposaient à peu près les mêmes images. Maintenant, les " ouvertures" sont différentes parce que la quantité d'images est toute autre. Autrefois, en "échanges internationaux" (les E.V.N.) , nous avions deux heures d'image par jour. Aujourd'hui, nous en avons quasiment en continu.
Pour le téléspectateur, c'est la certitude que ceux qui l'informent ont accès à un maximum d'informations…

Mais le citoyen serait en droit de demander une meilleure tracabilité de ces images…

Oui, mais pourquoi devrait-on se poser davantage cette question aujourd'hui ? En quoi un reporter indépendant serait-il plus susceptible de maquiller ses images ou de les trafiquer qu'il y a vingt ou cinquante ans ? La traçabilité est une question importante pour toutes les images. Celles du débarquement de 44, n'étaient-ce pas celles de Marines à qui on avait demandé de re-débarquer ? La question se pose !
Il faudrait bien sûr une traçabilité plus grande, mais elle ne se fait pas dans les rédactions, elle se fait sur le terrain : "quel jour ont été tournées ces images ?" On pourrait imaginer un système où le jour et l'heure s'afficherait automatiquement ou associer un GPS à une caméra…
Le reste est une question de confiance. (Personne n'exige de traçabilité pour les photos !) Or, il y a assez peu de manipulations. Moins qu'hier, parce que pour un évènement, on n'a plus une seule mais tout un tas de caméras. Le "bidonnage" est beaucoup moins facile.
Ce que vous appelez la prolifération des images rend moins nécessaire la traçabilité.

Interview réalisé par Pierre-Yves Schneider le 28.11.2001