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Jean-Marie Charon, sociologue des médias est l'initiateur
des " Entretiens
de l'Information "
Comment
jugez-vous globalement le traitement médiatique, en
particulier télévisuel des événements
" post 11 septembre " ?
Je pense qu'il y a eu effectivement des transformations
dans le comportement des rédactions. Principalement
certaines précautions prises pour éviter une
présentation trop spectaculaire de l'événement.
On s'est éloigné de l'enthousiasme un peu
gourmand qui, lui, était très perceptible
dans les premiers jours de la guerre du Golfe. Je veux parler
de cette espèce de mise en scène, particulièrement
dans "l'habillage", qu'on retrouve encore beaucoup
sur CNN et que j'ai trouvé une fois de plus très
choquante sur cette chaîne le 11 septembre par rapport
à la nature de l'évènement.
Il y a eu des évolutions,
mais sont-elles dues à la volonté des rédactions
ou plutôt à la nature de l'événement
? Je pencherais plutôt pour la seconde hypothèse.
Lorsque qu'on se retrouve face à une situation moins
facile à décrypter, moins facile à
présenter, il y a moins le risque de se laisser aller
à une épopée lyrique

Omniprésence
cathodique :
ultime leurre d'une visibilité vide et stratégique
car rien ne sort de la boîte tragique
© http://wart-art.fr.fm/
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Mais,
néanmoins, dès les premières heures,
ce qui m'a frappé c'est le manque de distance. De
ce point de vue là, je ne suis pas en phase avec
les propos tenus lors des " entretiens
de l'information ". Je suis beaucoup plus critique
sur la facilité avec laquelle, dans les télévisions,
on s'est mis tout de suite à parler de guerre. Cela
montrait qu'il y avait une très grande réceptivité
face au discours officiel et que l'on privilégiait
une vision manichéiste des choses.
Je trouve par contre positif la manière de traiter
la communauté musulmane en France. Le fait qu'on
ait vu et entendu à l'antenne un certain nombre de
responsables de cette communauté avec des discours
très fins, très riches etc. mais ce n'est
pas arrivé tout de suite. De manière générale,
les médias se sont sentis moins superbes. On y écoutait
davantage ce qui remonte de la société
Peut-être aussi que la société est plus
"vive"
Et sur la manière d'informer par les images ?
Je
pense à des situations très contrastées.
D'un côté, on assiste à des tentatives
de mieux permettre au public de prendre du recul par rapport
aux images en citant les sources, en commentant leur origine
De l'autre, on nous propose des images qu'il est difficile
de décrypter. Par exemple ces images en boucle sur
l'avancée des troupes de l'Alliance du Nord ou encore
plus précisément ce char qui traverse des
trous d'eau alors que le commentaire vient d'insister sur
la sécheresse terrible que connaît l'Afghanistan.
Ces images restent illisibles, incompréhensibles.
Autre exemple, un sujet sur la mort de journalistes reporters.
On y voyait effectivement quelqu'un transporté sur
un brancard mais personne ne nous précisait qui avait
tourné ces images.
Je retrouve le même problème à propos
des "spécialistes". Au moment de l'enclenchement
de la phase militaire, une multiplicité d'experts
sont arrivés à l'antenne avec des discours
non compréhensibles. Pire, les commentaires sur l'accident
de l'Airbus à New York. A deux minutes d'intervalle,
j'ai entendu un expert qui expliquait que les pilotes était
entraînés à décoller avec un
seul réacteur puis un autre qu'avec un seul réacteur
l'avion s'écrasait !
Comment
expliquer que ce type de problème se pose particulièrement
et encore à la télé ? Dans la presse
écrite on n'oserait pas ainsi se contredire
C'est particulièrement sensible dans les télés
et les radios en continu avec un mode d'organisation davantage
conçu en fonction du flux et non d'une ponctuation
dans le temps avec des rendez-vous où l'on va pouvoir
faire le point. Du coup, on a tendance à faire entrer
un certain nombre de points de vue, d'avis, en fonction
surtout des disponibilités. Résultat : on
obtient une espèce de superposition, d'accumulation
de contenus avec de la part du téléspectateur
une écoute un peu flottante
ou bien une réelle
perplexité face à ce qui est proposé.
Là où il devrait y avoir décodage,
des éclairages, la matière reste confuse et
complexe à comprendre.
Pourquoi et comment donner des éléments supplémentaires
de décryptage au téléspectateur ?
Il faut toujours avoir en tête que la télévision
est le produit d'une construction et même en admettant
qu'on soit en "live", c'est la même choses.
Le décryptage est d'autant plus crucial aujourd'hui
que l'on sait comment les télévisions sont
organisées et à partir de quoi elles travaillent.
Si les télévisions de grand papa produisaient
elles-même l'essentiel de leurs images ou les échangeaient
dans une communauté
tout ceci est derrière
nous. Aujourd'hui, on est face à des télévisions
qui privilégient le travail de présentation,
de construction des sujets et qui ne vont sur le terrain
que s'il y a une priorité en terme d'actualité
Tout le reste est sous-traité via les bourses d'images,
auprès des agences, ou encore auprès de chaînes
comme CNN
(qui négocie autant d'images qu'elle
en produit
). Le problème est donc de pouvoir
reconstituer le cheminement de cette image son contexte
etc. D'autant que dans des conflits complexes, des liens
plus ou moins structurés ou des affinités
existent avec un camp ou l'autre. La question de savoir
s'il y a un lien, une proximité, avec les acteurs,
est un enjeu très important. Pour revenir à
votre question, pour le public, c'est faire uvre de
pédagogie. Du point de vue journalistique, c'est
une question de déontologie et de professionnalisme.
S'interroger sur ces images, c'est faire un travail de réflexion
y compris sur les conditions de leur production et sur la
nature du document que l'on met ou pas à la disposition
du public.
On
peut parler d'une demande ou d'une exigence de traçabilité ?
Oui, je le crois. Il s'agit de considérer la question
du doute, de la méfiance ou de la défiance
du public et de proposer une espèce de contrat moral.
Et ce contrat ne peut se réaliser qu'avec des engagements
pris officiellement ou implicitement dans les rédactions
qui permettent au public de davantage avoir prise sur le
document, le reportage ou l'expertise qui lui sont proposés.
En attendant, dans ces rédactions, aujourd'hui, on
dit "on a changé". Ce discours est un peu
léger
C'est déjà le signe qu'on a entendu que des
voix s'étaient élevées dans la société,
qu'un public s'était constitué autour du traitement
de l'information. Ensuite, c'est l'idée, (et peut-être
est-ce lié à des changements de génération
dans les rédactions elles-mêmes ?) qu'il y
a davantage de réflexions et de discussion dans des
situations exceptionnelles.
Mais cela m'amène aussi à un commentaire personnel
par rapport au 11 septembre : il faudrait faire attention
à ce que les situations de crise, les situations
exceptionnelles qui entraînent débats, réflexions,
précautions etc. ne viennent pas occulter que dans
les autres situations au contraire, on continue à
dériver, avec les confusions entre information et
divertissement etc. Que les crises ne soient pas une caution.
Interview réalisé par Pierre-Yves
Schneider le 15.11.2001
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