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Anne Battestini est linguiste et sémiologue, chargée d’étude à MEDIADIXIT, laboratoire d’analyse et d’évaluation de la mise en scène médiatique. Elle propose ici son analyse des « Unes » de la presse américaine au lendemain du 11 septembre. Celle « d’une mise en scène d’un tournant historique ».

Les images des Twin Towers foudroyées ont circulé dans le monde entier. Mais elles ne pouvaient, à elles seules, faire comprendre l’événement. Les premiers commentaires sur les attentats peinaient aussi à exprimer un rapport de causalité intelligible pour les Américains. Aussi, dès le lendemain, les « Unes » de la presse quotidienne témoignaient de cette interrogation, au travers de la récurrence des thèmes et des formules, et figuraient l’entrée dans un nouveau système de référence qui prendra comme repère la date du 11 septembre 2001.

Voir, nommer, comprendre le 11 septembre

Que signifie désigner par une date ? Dans l’instant, elle fait référence à une actualité. Dans le temps, elle inscrit ce moment dans l’histoire. C’est toujours un événement. Mais précisément, au lendemain de la catastrophe, les « Unes » américaines du 12 septembre 2001 marquent le basculement brutal de l’actualité dans l’histoire. Le temps s’est précipité obligeant chaque Américain à repenser son imaginaire (l’ensemble de ses propres images) à la fois culturel, social et psychologique. Par le caractère invraisemblable et irréaliste des faits, les images du 11 septembre sont passées immédiatement du domaine du spectaculaire au mémorial. C’est la seule interprétation fondée que suggèrent ces « Unes ».

Par ailleurs, l’alliance d’une photographie et d’un titre renvoie à un cadrage des faits. Percevoir une image, c’est tenter de la rendre intelligible. Le titre informe sur la manière dont il est perçu.
Aussi, l’impossibilité à nommer une image témoigne de la difficulté à la ranger dans un schéma perceptif, soit parce que la chose n’existe pas - il s’agit alors d’une hallucination - soit parce qu’elle ne renvoie à rien de connu. Ainsi, l’expression « le 11 septembre » apparaît-elle comme une désignation par défaut qui interdit de considérer les images comme une hallucination mais qui ne permet pas, néanmoins, de les caractériser. La dramaturgie des événements réside dans son caractère surdimensionné, que même la profusion d’images ne peut égaler.

Des images hallucinantes qui ne renvoient à aucune symbolique possible

La réactivité des médias a permis de faire vivre à un grand nombre de personnes l’événement en direct. De fait, les images ne sont pas des photographies originales : elles renvoient au film qui s’est déroulé sous les yeux des new-yorkais in vivo, sous les yeux des téléspectateurs à travers le monde. Elles ne sont pas instructives, elles n’apportent rien de nouveau sur les faits. Elles appartiennent au domaine symbolique de la cristallisation du réel.

L’analyse de ces « Unes » est riche d’enseignement quant au rôle à la fois fonctionnel et symbolique de la presse américaine auprès de ses lecteurs en ces circonstances. Ces premières de couverture accompagnent une prise de conscience du caractère historique et tragique des faits. Les hommes n’apparaissent que comme des spectateurs impuissants. Ils ne peuvent agir sur un destin inéluctable. Les images des « Unes », les mêmes que celles qui ont été diffusées en boucle, la veille, sur l’ensemble des réseaux de communication, sont déjà devenues des clichés. Si elles n’ont aucune valeur d’annonce, leur rôle est à la fois référentiel et symbolique.
Référentiel, puisqu’il faut qu’une chose existe, pour la montrer, pour que l’image soit expérience perceptuelle et devienne événement : un fait unique, inscrit dans un espace-temps défini et dénommable.
Symbolique, car elles vont porter les stigmates d’une blessure qui va devenir originelle. La photographie -fixe- se fait le reflet d’une mutation et d’une prise de conscience qui dépassent l’intelligibilité américaine mais construisent l’image nouvelle d’un peuple meurtri.

Des titres qui cherchent à comprendre

Les images des tours en flammes sont la métaphore réelle et tragique d’un carnage que l’on peut seulement imaginer : les victimes en proie aux flammes ne sont pas visibles. Mais, il y a dans les images et dans les textes quelque chose de l’ordre de l’indicible, de l’inimaginable qui donnent encore plus de force au réel.

Les titres composés de substantifs privatifs tels que « unthinkable » et « unimaginable » renvoient à une sorte de répulsion de la pensée pour les images, photographiques et/ou mentales.

Les textes donnent une lecture aux images et s’interrogent sur l’intentionnalité, ce curieux phénomène qui permet à nos esprits de se rapporter au monde extérieur, pour leur permettre de voir. Le processus de désignation mis en place va tenter de donner du sens aux images. De les faire exister, de les faire représenter, de les constituer en phénomènes mentaux et plus seulement physiques, de les percevoir en fait…

…Mais les interrogations présentes dans les titres, « Who did it ? »,« What now ? », …, témoignent de cette difficulté de savoir. Elles essayent d’ancrer ces visions afin qu’elles deviennent, réellement, un événement et ne soient pas ressenties comme une hallucination.

La tragédie dépasse l’entendement et l’intelligibilité humaine. Le caractère imprévisible car inimaginable et inintelligible de l’événement laisse à penser qu’il ne s’inscrit dans aucune logique d’un être pensant. Il fait des auteurs du drame des acteurs inhumains. Le sentiment d’impuissance tient à l’impossibilité de comprendre.

L’incertitude procède de la difficulté à trouver des références permettant de caractériser un événement qui remet en cause les valeurs établies ; elle amène à chercher de nouveaux repères.

Un besoin d’une parole qui serve de référence

Il n’y a pas d’expertise qui puisse tenir lieu de discours de justification. La parole des journalistes se fait l’écho des voix entendues mais seules les paroles du Président Bush vont être utilisées comme des leitmotive…

Les propos du Président sont reprises de manière récurrente dans les titres car, en l’absence d’une parole d’expert qui puisse faire entendre une raison, Bush incarne la seule référence stable du pays. Le besoin d’unification autour du sentiment patriotique s’en trouve renforcé.

Les « Unes » ne sont pas que le témoin d’un événement, elles sacralisent une histoire jeune et fédèrent un sentiment national qui s’étend à une compassion internationale des pays qui partagent une certaine idéologie de la liberté. Si les Américains se pensaient intouchables sur leur sol, au cœur de la cité, ils doivent à présent retrouver des forces et des repères. Même si les images sont multiples, elles participent à la construction d’un lieu de mémoire. De cette catastrophe, les Etats-Unis d’Amérique ne peuvent sortir que mythifiés. D’ailleurs, l’absence sur les visages de manifestation de haine et de réaction violente -sauf celle de la stupeur et de l’effroi- participe d’un processus d’empathie. Une seule photographie publiée montre des visages réactifs au choc avec une prise de vue directe sur les regards.

Les photographies d’individus renvoient, dans l’ensemble, à des expressions de fuite ou d’anéantissement.

Les rescapés sont anéantis mais restent dignes. Ils s’unissent et renvoient ainsi un fort sentiment de replis sur soi et sur les valeurs nationales. Non seulement les paroles de Bush servent à exorciser un mauvais sort venu du ciel mais elles rassemblent autour de l’union américaine et des valeurs citoyennes et humaines. Car ce que met en scène la presse, ce n’est pas l’attaque d’une nation mais l’agression sauvage d’un symbole fort, d’une idéologie. Celle que choisi d’exprimer le président Bush et qui est reprise dans la presse : la liberté.

La récurrence des thèmes et des images de désastre construit donc une ritualisation qui engage aussi bien l’exorcisme que le souvenir. On passe ainsi d’une attaque orientée vers un pays à l’incarnation d’une puissance maléfique s’attaquant à des valeurs idéologiques fortes et altruistes. Les Américains deviennent un peuple supplicié. Les images et les titres inscrivent l’événement dans une genèse fédératrice et riche en symboles.

Anne BATTESTINI


Médiadixit est un cabinet spécialisé dans l'étude de la production éditoriale des médias. Il fonctionne comme un laboratoire d’analyse et d’évaluation de la mise en scène des faits d'actualité et des acteurs sociaux dans les textes publiés ou diffusés dans la presse française et européenne. C’est aussi un cabinet de conseil, d’information et de formation.