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Dans ce conflit, plus encore que dans les précédents,
cest le récit télévisuel qui impose
ses règles. Avec ses héros, son scénario,
son rythme, ses impasses

Pour
certains observateurs critiques des médias, analyser
la presse consiste à décrypter ici ou là
les parti pris politiques ou idéologiques (flagrants
ou cachés, volontaires ou non) des éditeurs
de presse et des journalistes dans le traitement de linformation.
Pour dautres, il sagit de relever les nombreuses
dérives déontologiques des professionnels
au regard de leur responsabilité sociale et ce, afin
quils retrouvent à lavenir davantage
de crédibilité auprès des citoyens.
Quels que soient les objectifs, le chantier « Suites
du 11 septembre » devrait mobiliser demain de nombreux
chercheurs et historiens. Gageons que ces études
souligneront moins les différences ou la complémentarité
que linterdépendance désormais plus
évidente entre laudiovisuel, la presse écrite
et les nouveaux médias électroniques. Dans
un système médiatique global, fonctionnant
dorénavant avec sa logique propre.
Aujourdhui
et plus que jamais, cest la télévision
qui mène le jeu. Pouvoir et fascination des images
Vitesse de transmission et de diffusion. Impact planétaire.
La télévision impose sa conception de lévénement
et de lhistoire en marche, son rythme, ses choix éditoriaux
et ses « impasses » à toute la presse.

Inutile
de revenir sur « l événement visuel
» du 11 septembre. Plus tard, le récit médiatique
de la guerre sest sappuyé sans cesse
et plus que jamais sur des images. En France comme ailleurs.
Réelles ou fantasmées. Celle de deux personnages
dabord. Des stars ! Jamais, linformation internationale
navait été autant personnalisée
à travers des figures « héroïques
». Bush et Ben Laden omniprésents dans les
journaux télé ou à la Une des magazines.
Avec dailleurs une prime au « méchant
». Celui qui reste insaisissable et dont les clichés
sont rares devient une icône, imposant paradoxalement
son image dans tous les médias ! Mêmes ses
brèves mais capitales apparitions semblaient répondre
parfaitement à la mécanique télévisuelle.
Voir le suspense ou le « teasing » imposé
à toute la presse avant la diffusion des fameuses
cassettes vidéo. Voir encore la mauvaise qualité
de ces dernières qui nous rappelaient étrangement
des épisodes de « caméra cachée
» ou même de « vidéo-gags »
!
Limage
est partout. Avec dans les journaux la multiplication des
« images arrêtées » de télévision
y compris à la Une du Monde qui a privé le
plus souvent ses lecteurs, on ne sait pourquoi, du regard
de Plantu. (1)
Images fantasmées que celles des grottes des montagnes
afghanes dont de nombreux journaux nous ont proposé
des plans à la James Bond avant que la télévision
nous révèle une fois sur place leur grise
et banale réalité.

Dans
la durée, la télévision impose son
rythme. Deux semaines après les premiers bombardements
sur Kaboul, fin octobre, les militaires marquent-ils vraiment
le pas ou est-ce la télévision qui na
plus rien à nous montrer ? Toujours est-il que la
presse écrite devient soudainement et étonnamment
dubitative et critique à légard de lintervention.
Hasard ?
La « psychose de lanthrax » arrive à
point. Un scénariste naurait pas osé
tenter une telle transition
avant lépisode
final. Celui de la victoire. « Comment Bush a triomphé
de Ben Laden » ose titrer à la Une lExpress
mi-décembre. Comme à la télé
! Le plus important nest-il pas de présenter
le générique de fin avant Noël quitte
à raccourcir les derniers plans ?
Comment
montrer la guerre ? Les médias français, en
particulier dans laudiovisuel, avaient comme une obsession.
Quon ne puisse pas leur adresser les mêmes reproches
que lors des conflits du Golfe et des Balkans. Globalement,
les éditorialistes se sont dailleurs empressés
de sauto-féliciter dés les premiers
jours de crise. Avant même quon leur demande
des comptes. (voir les références nombreuses
répertoriées par Action
Critique Médias)
Eviter de présenter laction en cours comme
un spectacle ou un jeu vidéo, la tâche savérait
peut-être plus facile que lors des derniers conflits.
Coté effets spéciaux, les rushes proposés
par les services de presse des militaires étaient
du genre minimaliste. Eux aussi ont semble-t-il retenu la
leçon ! Beaucoup de fumigènes et quelques
feux dartifice verdâtres réalisés
à coups de caméras thermiques. Du déjà
vu dans « Tempête du désert » ou
lors des « frappes » sur Belgrade. Répétitif
et lassant. Aucune télévision na osé
trop en abuser une fois passés les premiers jours
de bombardements. En revanche, on a pu voir de nombreuses
images sur lentraînement de militaires occidentaux
dont les origines -services spécialisés des
armées- nétaient pas toujours mentionnées.

Pour
ce qui est des commentaires, certaines expressions comme
« frappes chirurgicales »ou «dommages
co-latéraux » ont été désormais
exclus du vocabulaire (hormis sous la plume de quelques
vétérans, du Figaro par exemple).
Ne pas succomber à la rhétorique guerrière,
savoir résister aux communications de propagandes
doù quelles viennent. Un bréviaire
difficile à respecter pour des journalistes pressés
de « produire » en permanence à loccasion
dune intervention militaire approuvée par une
majorité de citoyens. Constats notables sur cette
couverture de conflit : certaines précautions de
langage dans la relations des faits ou les compte-rendus
de déclarations officielles :« Des médias
moins superbes, commente le sociologue Jean-Marie
Charon, mais nest-ce pas à cause de la
nature de lévénement ? Face à
une situation moins facile à décrypter et
à présenter, il y avait moins de risque de
se laisser prendre dans une épopée lyrique
».
Consacré chaque dimanche au décryptage de
la télévision, le magazine « Arrêt
sur Images » (France 5) a montré la prolifération
des conditionnels utilisés par des correspondants
dans de nombreux « papiers », ou encore souligné
loriginalité (parmi dautres) dun
premier « sujet » dun envoyé spécial
de France 2 en Afghanistan diffusé dans un «
20 heures ». Le reportage montrait la manière
dont les soldats de lAlliance du Nord utilisaient
leur fusil mitrailleur à la demande des journalistes
! « Cela aurait été impensable dix ans
plus tôt, affirme Daniel
Schneidermann, (
) Les dérives persistent,
mais les journalistes les ont repérées. On
les a bien serinés
Ils ont appris la leçon
! »

Et
puis « le contexte médiatique » a changé,
nous a-t-on répété dès septembre.
Ainsi, observateurs et journalistes nont cessé
de se féliciter de lexistence dAl-Jezira,
la chaîne qatarie étant supposée apporter
un certain « équilibre » de linformation
jadis monopolisée par CNN. Al-Jezira, autre «
star » de ce conflit, objet de nombreux articles ou
reportages. Pourquoi pas. Mais si cette nouvelle chaîne
a incontestablement changé la donne en matière
de « communication », en particulier à
destination des populations arabes, en aucune manière
elle na pu « équilibrer » le contrôle
sans précédent de linformation par les
Américains. Un verrouillage de la presse américaine
elle-même, mis en place dès le 11 septembre,
décrit et dénoncé par trop peu darticles
dans la presse française. Alors, « circulez,
y a rien à voir »
Mazar-i-Sharif,
Kandahar, Tora Bora
les journalistes, avec ou sans
caméra, sont arrivés le plus souvent après
la bagarre, les bombes, les tueries ou les massacres. Qui
peut sen étonner ?
La miniaturisation des nouveaux moyens de transmission mis
à la disposition des envoyés spéciaux
permet sans aucun doute la prolifération dimages
et de sujets traités en un temps record. De là
à pouvoir témoigner là et quand il
faudrait, il y a une marge que les protagonistes savent
les premiers apprécier et imposer aux journalistes
sur le terrain. (2)

Linformation
télévisée manque de consistance. Il
devient banal de lécrire et den être
scandalisé. La multiplication des antennes dinformation
continue narrange rien. Idem pour la radio. Linformation
monte comme un soufflet, nous explose en pleine figure puis
retombe, molle, inutile, dans lindifférence
la plus totale du cuisinier convaincu quil est de
nous laisser repu et sans mémoire ! La crise récente
fourmille dexemples dinformations que lon
nous a jetées en pâture. Vite consommées,
digérées, oubliées. Rappelons-nous
les arrestations de plusieurs militants dune filière
française dAl Qaida quelques jours après
les attentats, les ponts de Californie menacés, les
explosifs circulant en Italie
Des informations graves
répétées pendant quelques heures, puis
qui disparaissent sans explication. Doù viennent-elles
? Pourquoi ont-elles été reprises avec autant
de force ? Où vont-elles ? Sans oublier bien sûr
lenquête sur les « attaques au charbon
» qui ont occupé la Une de la plupart des médias
pendant près de trois semaines (créant un
minimum dangoisse chez tout être humain sensé)
et dont toute la presse semble minimiser si ce nest
passer sous silence les pistes les plus récentes.

Pas
de mémoire donc, mais beaucoup « dimpasses
» ou de traitement minimum sur des sujets majeurs.
A la télévision mais aussi dans la presse.
A se demander sil sagit de choix éditoriaux
délibérés, ou plus simplement dune
difficulté réelle à les traiter. Par
exemple quand ils sont sans images qui puissent servir de
support pour les chaînes
ou de références
visuelles pour les journaux. Quelques exemples en vrac dont
chacun pourra évaluer le volume minimum de «
couverture » dans la presse française, si ce
nest la pertinence qui nengage bien sûr
que lauteur: « Que sest-il réellement
passé le 11 septembre lors de lattentat au
Pentagone ? » , « Quelle a été
la nature des négociations entre les Talibans et
le gouvernement américain avant le 11 septembre »
; « Comment les services secrets français ont
agi en Afghanistan depuis 25 ans », « En quoi
a consisté lhistoire de la coopération
nucléaire entre la France et le Pakistan ? »
etc.
Un dernier exemple, enfin : « Le 11 septembre au matin,
une organisation terroriste lance des avions kamikazes contre
les symboles de la puissance américaine. Lobjectif
principal est atteint, cest une première :
la diffusion dun « message » au monde
via les images de télévision ».
La question a-t-elle été réellement
traitée par les médias ?
Pierre-Yves
Schneider
Janvier 2002
Cette étude critique paraît également
dans le numéro 5 de la revue ACTAmédia,
(février 2002). Ce trimestriel bilingue français
anglais est une revue d'analyses stratégiques politiques
et économiques dirigée par Alain Faujas («
Comprendre sans se laisser envahir par le quotidien »).
Jean-Marie
Charon, sociologue des médias est linitiateur
des « Entretiens
de lInformation »
(1) A quoi bon ? Surtout quand le quotidien sévertue
à nous proposer des titres
qui nen sont
pas mais dont le talent du dessinateur aurait beaucoup mieux
traduit lesprit.
Exemples :
- 27 octobre : « Les talibans résistent, lanthrax
persiste » ;
- 14 novembre: « La chute de Kaboul, le mystère
de lAirbus » ;
- 9 décembre : « La victoire de Bush, la traque
dOmar » ;
(2) Une profession dont lexercice en temps de guerre
reste risqué. Huit journalistes sont morts en Afghanistan
entre octobre et décembre 2001, dont deux français
: Johanne Sutton (Radio France Internationale) et Pierre Billaud
(RTL).
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