 |
Jamais
une actualité unique navait été
aussi largement et longuement traitée par la presse.
Le foisonnement dinformations traitées et commentées
semble cacher les difficultés et lacunes des rédactions
à choisir et hiérarchiser. Quil sagisse
dexpliquer ou même de relater des faits.
A
lorigine de cette guerre, donc, les attentats aux
Etats-Unis. Soit. Mais si la religion du journaliste consiste
avant tout à relater avec précision les faits,
le citoyen lui, a encore du mal, plus de six mois plus tard
à connaître le nombre de victimes. Passons
sur les estimations des premières heures ou même
des premiers jours. Mais comment expliquer que le bilan
de 5856 morts et disparus publié par les agences
de presse une semaine après les attentats ait été
porté à « 7000 environ » (nombre
répété sur les antennes avec un minimum
de précautions) fin septembre puis sans cesse revu
à la baisse pour atteindre 3300 morts à quelques
dizaines -ou centaines près- selon les journaux fin
décembre ? Quil y ait eu manipulation des autorités
fédérales ou simples (mais alors grossières)
erreurs dans les calculs, le rôle de toute la presse
et pas seulement américaine, nétait-il
pas denquêter pour nous informer sur les raisons
de ces bilans approximatifs ?
| A
quelques morts près.. |
| Alors
que la toute la presse se félicitait de la
chute de Kaboul intervenue quelques jours auparavant,
une information «en bref» paraissait
le lundi 10 décembre 2001 dans une page intérieure
du seul quotidien Libération : « Le
génocide de 1994 au Rwanda aurait fait 1,07
million de morts selon une commission mise en place
à Kigali. Traditionnellement les évaluations
variaient de 500 à 800 000 morts. ».
Quel rapport ? Aucun. Mais pour lobservateur
critique, il y avait comme une sorte de vertige
face à la banalisation dune telle publication,
ce jour-là, ainsi rédigée,
isolée, en bouche trou
Les médias
et lhistoire, la mémoire, les chiffres
|
|
 |

De
manière générale, les médias
restent dune navrante naïveté à
légard des chiffres quon leur donne et
quils sempressent de diffuser comme si ces données
étaient des plus objectives
puisque reprises
à lidentique par toute la presse !
La vérité comptable se révèle
beaucoup plus tardivement et hélas le plus souvent
discrètement
sous forme de « brève
». Ainsi doit-on se souvenir du nombre fortement gonflé
des charniers découverts au Kosovo ou de la sous
estimation du nombre de victimes irakiennes, militaires
et civiles, pendant (et après
) la guerre du
Golfe. Pourquoi ?
En
septembre 2001, linterdiction faite aux médias
de photographier ou filmer les cadavres des tours du World
Trade Center a probablement influé sur leur manque
de curiosité comptable.
Ont-ils bien mesuré alors les conséquences
possibles de ces deux « impasses » en matière
dinformation ? A sa manière, la question est
soulevée par le psychanalyste Serge
Tisseron quand il évoque la forme particulière
« didéalisation » des victimes
à laquelle on a assisté : « Cette gestion
collective du deuil entraîne à constituer cet
événement comme une espèce de mystère
au sens religieux du terme. Avec le risque quil soit
à jamais incompréhensible, quil constitue
un événement fondateur
par exemple de
la justification de lhégémonie de la
puissance américaine. Toutes les fois où quelquun
dirait « il faut peut-être équilibrer
les forces », les Américains répondraient
« noubliez pas les victimes, vous attentez à
leur mémoire
». Un évènement
destiné à justifier que les Etats-Unis ne
courront plus jamais le risque de se faire humilier à
nouveau et donc quil serait légitime décraser
(ladversaire) avant même de courir le risque
dune chiquenaude ! »

Comprendre.
Lénormité du 11 septembre a fasciné
puis désorienté les journalistes tout autant
que le public. Doù cette volonté commune
et consensuelle de chercher à comprendre. Ce qui
explique la connotation particulièrement pédagogique
de linformation, en tout cas revendiquée comme
telle, pendant les premières semaines de crise. Tous
médias confondus. Les premiers jours avaient consacré,
ô combien, la puissance sidérante des images,
limpact du direct et le pouvoir de laudiovisuel
en général. La presse écrite, jalouse
(?) mais consciente alors de sa spécificité
a su la première quitter le terrain unique de lémotion.
Jamais la presse quotidienne nationale navait consacré
autant de colonnes à une seule actualité (comme
si chaque journaliste quelle que soit sa spécialité
voulait lui aussi participer au décryptage de lévénement)
puis proposé autant déclairages de spécialistes
et de contributions extérieures. Un choix tellement
riche « dangles » de traitement, mais
aussi de tribunes, dopinions ou autres « rebonds
» quil en est vite devenu suspect. Dailleurs,
qui peut prendre le temps de lire quotidiennement vingt
ou trente pages du Monde, ou de Libération ? Comme
si un tel foisonnement cachait une incapacité à
choisir et hiérarchiser linformation ou tentait
de dissimuler un manque flagrant de connaissances et donc
dexpertises journalistiques acquises sur les sujets
concernés ? Quil sagisse des questions
géostratégiques liés au Moyen-Orient,
du développement des réseaux intégristes
armés, ou du monde du renseignement. Probablement,
peu de rédactions étaient préparées
à les traiter, ne serait-ce que par des « papiers
» de correspondants. On sait que ces journalistes
en poste à létranger sont de moins en
moins nombreux. (Encore moins que dans la presse anglo-saxonne
dont il est pourtant de bon ton de critiquer le manque dintérêt
des lecteurs pour linternational).

Tout
au long de cette crise, les « experts » ont
été massivement présents dans les médias,
en particulier dans laudiovisuel. Sil est vrai
que lon a échappé (hormis lors des premiers
jours de bombardements américains sur lAfghanistan)
au défilé des officiers à la retraite,
consultants omniprésents pendant la guerre du Golfe,
les « erreurs de casting » nen ont pas
été moins nombreuses. Exemple spectaculaire
: cet expert en aéronautique expliquant le jour de
laccident de lAirbus à New York que les
pilotes étaient entraînés à décoller
avec un seul réacteur alors quun autre affirmait
trois minutes plus tard que cétait techniquement
impossible.
Choix surprenant de certains consultants : les auditeurs
de France Inter par exemple, ont du pendant plusieurs jours
consécutifs supporter les humeurs et indignations
matutinales sûrement très sincères mais
peu informatives dune consultante présentée
comme « spécialiste des Etats Unis ».

Autre
priorité nouvelle pour les médias : lIslam.
Là aussi, les journalistes découvrent soudainement
leur propre méconnaissance du sujet face à
une demande forte de leur public. Dans un pays qui compte
entre quatre et cinq millions de personnes dorigine
musulmane, il était temps !
Mais une information qui se veut pédagogique ne simprovise
pas. Ainsi, certaines émissions de plateau ou de
reportages plus didactiques que spectaculaires ont été
diffusées à la télévision, en
particulier sur les chaînes de service public qui
marquaient une volonté louable de séloigner
des clichés habituels sur la « communauté
musulmane ». Mais que penser dune longue interview
dun homme présenté comme un expert de
la religion dont on retrouve trois jours plus tard le portrait,
celui dun militant islamiste, dans un reportage dinvestigation
sur une chaîne privée ?
Des efforts également cassés par les sempiternelles
et impardonnables confusions sémantiques des présentateurs
ou reporters ignorant les différences entre musulmans,
fondamentalistes, intégristes, islamistes
Effets désastreux garantis. Par exemple dans les
pays francophones, en particuliers africains qui reçoivent
désormais en masse nos images. Mais qui sen
soucie ? Non, de ce côté-là, rien na
réellement changé.
Au fait, combien y a t-il de journalistes français
parlant ou lisant larabe ?
Suite
de l'article >
Cette étude critique paraît également
dans le numéro 5 de la revue ACTAmédia,
(février 2002). Ce trimestriel bilingue français
anglais est une revue d'analyses stratégiques politiques
et économiques dirigée par Alain Faujas («
Comprendre sans se laisser envahir par le quotidien »).
|