Au
mieux de lirresponsabilité, au pire de la connivence
ou de la complicité.
Si MM Chirac et Jospin avaient été qualifiés
pour le deuxième tour, il est probable que les faits
auraient été - hélas - vite oubliés,
jamais décryptés ou analysés. Cette
fois, les rédactions de télévisions
doivent, elles aussi, rendre des comptes ou pour le moins
sexpliquer !
Samedi
20 avril 2002, 20 heures, le journal télévisé.
A moins de douze heures de louverture des bureaux
de vote. TF1, France 2 (puis France 3 dans la soirée)
diffusent le reportage le plus anxiogène de lannée.
Abject defficacité lacrymale (on a désormais
lhabitude) mais aussi dirresponsabilité
si ce nest de choix partisan.
TF1,
20h05 : "Revenons maintenant sur
" précise
en guise dintroduction au reportage (et daveu
?) la présentatrice de TF1 pour proposer, à
nouveau, les images de ce vieillard dOrléans,
effondré, malade, victime dune agression deux
jours auparavant et dont TF1 sétait déjà
fait largement lécho dans le JT de la veille
: déjà, le vieil homme pleurait. Deux fois !
En début et fin de reportage. Samedi, lhomme
pleure encore, des voisins "témoignent"
du climat dans le quartier et compatissent. Racket, violence
physique, baraque incendiée
en deux minutes,
tout y est ! Un paradigme de pathos audio et visuel digne
des émissions les plus crapuleuses de la chaîne,
du style "Ca peut vous arriver". La construction
du reportage répond dailleurs au même
principe et au même unique objectif : favoriser lidentification
du téléspectateur à la victime et à
son voisinage. Questions insistantes et insidieuses, commentaires
superflus multipliant leffet dramatique des images.
Un travail journalistique nul mais un montage parfait sil
était destiné à certaines équipes
électorales pour une tournée de propagande
dans les maisons de retraite ! Là, il sagit
plutôt dun missile de campagne lancé
en direction de millions de téléspectateurs-électeurs.
Un second tir. Comme si la cible navait pas été
atteinte la veille. Vendredi soir, il est vrai, le sujet
navait été diffusé dans le JT
de TF1 quen cinquième position. Dautres
sujets "porteurs" occupaient le devant de la scène
tels le démantèlement dun gang de cambrioleurs
niçois, une attaque de commissariat, les suites de
la tuerie de Nanterre et la prochaine législation
sur les armes. Ambiance!
Samedi
20 avril, donc, le service public nétait pas
en reste. Dans un style à peine plus sobre, ce furent
les mêmes images et commentaires sur "Popaul"
dOrléans diffusés dans le journal de
13 heures puis à 20 heures en "ouverture"
du JT, juste après lévocation dune
avalanche au Mont Blanc et avant (oui, juste avant !) un
sujet sur l'élection présidentielle sur France
2.
Comment les rédacteurs en
chef de la chaîne peuvent-ils justifier le choix dun
tel reportage évidemment explosif parmi les centaines
dinformations disponibles ce jour là et alors
que lon sait les rédactions traditionnellement
attentives à ne pas évoquer certains sujets
la veille dun scrutin ? Lagression datant de
jeudi, et France 2 ne layant pas évoquée
auparavant, la seule volonté pitoyable de ne pas
rester en dehors du "coup" de TF1 explique-t-elle
un tel choix rédactionnel ? Et si France 2 ne doit
pas être soupçonné de choix partisans
(?) au bout du compte quest que cela change ?
A quoi sert de gloser dans les rédactions sur les
obsessions sécuritaires des "Pernault"
ou "Bilalian" du quotidien télévisuel
quand une telle dérive en vaut mille ! Pourquoi
les journalistes de laudiovisuel gardent-ils le silence
devant ce qui paraît, doublement aujourdhui,
comme un sérieux dérapage aux conséquences
graves si ce nest décisives ?
Qu'on
nous explique ! Maintenant ! Et, quon ne
nous dise pas, pauvres naïfs, que pour la veille du
scrutin la loi républicaine ninterdit que lévocation
des programmes et des candidats sur les antennes. Depuis
trois mois, cest la presse - en particulier audiovisuelle
- qui a imposé le sujet de linsécurité
comme thème central de la campagne. En connivence
objective avec certains candidats. Au pays de lhypocrisie
: impunité zéro !
Pierre-Yves Schneider