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Quand
la complexité rend perplexe
Près de 2OO personnes ont assisté à deux
débats sur le traitement médiatique de la crise
issue des attentats du 11 septembre à loccasion
dune édition spéciale des « entretiens
de linfo » le 29 octobre 2001 au Palais du Luxembourg.
Jean-Marie Charon en propose ici une synthèse.
Le thème du premier débat conduit et animé
par Loïc Hervouet (directeur de lESJ de
Lille) était celui de la « conception et
gestion des éditions spéciales ».
Elle regroupait Jean-Claude Allanic (médiateur
à France 2), Hervé Brusini (directeur
de la rédaction de France 3), Jacqueline Costa-Lascoux
(présidente de la Ligue de lenseignement),
Thomas Ferenczi (directeur adjoint de la rédaction
du Monde) et Bertrand Vannier (directeur de la rédaction
de France Inter).
Le
second, animé par Jérôme Bouvier
(directeur de la rédaction de France Culture) et intitulé :
« information, commentaire et expertise » regroupait
Eddy Fougier (chercheur à lIFRI), Vincent
Hervouët (responsable de linternational à
LCI), Nacer Kettane (président de Beur FM),
Richard Labévière (rédacteur en
chef à RFI), Henri Leclerc (président
dhonneur de la Ligue des droits de lhomme), Robert
Solé (médiateur au Monde).
Une
synthèse en 13 points
Ces tables rondes ont mis en évidence une série
de réflexions et dobservations, tout à
fait intéressantes, dont les principales sont les suivantes :
1.
Il y a, au départ, une difficulté à comprendre
et même rendre compte de lévénement
qui venait de se produire, pourtant pour une fois sous les
yeux du monde entier (Bertrand Vannier, Hervé Brusini).
Cela tient bien sûr à son caractère soudain,
démesuré (Henri Leclerc), mais aussi
à sa nature (complexité du phénomène,
connaissance des mouvements concernés, du déroulement
de laction, des idéologies des acteurs potentiels,
comme des régions mises en cause).
2.
Les événements du 11 septembre et la crise qui
en découle, ouvrent une multiplicité de questions
concernant de très nombreux domaines, souvent mal connus
ou pas connus du tout par les rédactions (Thomas
Ferenczi, Bertrand Vannier). Il fallait donc commencer
par acquérir des connaissances dans des directions
très diversifiées, soit solliciter des expertises
nombreuses, pour comprendre et permettre au public de comprendre.
De ce point de vue la crise met en évidence la tendance
des rédactions à donner moins dimportance
à linternational, depuis ces dernières
années. Cela se traduit notamment par moins de spécialistes
et moins de correspondants à l'étranger. Par
exemple les correspondants de France 2 étaient en vacances
et non remplacés pendant leurs congés (Jean-Claude
Allanic) - ce n'était pas considéré
comme prioritaire, quant à France 3, il n'y a pas de
correspondants à l'étranger -.
3.
Ces conditions exceptionnelles ont obligé les rédactions
à se mobiliser - ce qui est facilité par
le fait que les journalistes sont spontanément motivés
par ce type de situation (Bertrand Vannier, Robert
Solé) - et tout particulièrement à
aller chercher de linformation, des sources, des spécialistes,
des experts, ailleurs quelles le font habituellement.
Elles ont été de ce point de vue obligées
dinnover (Bertrand Vannier), ce qui est apparu
de plus en plus nécessaire au fil des heures et des
jours. De fait, il a fallu trouver des ressources d'information,
de documentation nouvelles (Thomas Ferenczi) et surtout
des experts nouveaux, spécifiques aux domaines
concernés et mal connus.
4.
Les rédactions se sont senties obligées
de se situer au niveau de la demande du public en intensité,
en quantité et surtout en qualité (Jean-Claude
Allanic). Il a fallu, et il faudra encore faire preuve,
dans les semaines qui viennent, de pédagogie (Thomas
Ferenczi, Nacer Kettane), voire de thérapie par
des formules dantennes ouvertes (largement développées
par France Inter par exemple).
5.
Face à un tel événement, les rédactions
(tout particulièrement celle de France 3) ont ressenti
la nécessité de fournir au public les moyens
de décoder et décrypter linformation produite.
Cela a conduit à précisément sourcer,
dire qui sont les experts, indiquer lorigine de chaque
séquence, chaque image diffusée et identifier
chaque propos tenu (Hervé Brusini). Ce qui revient
aussi à mettre en évidence ce quest le
travail journalistique et lapport journalistique de
chacun. Ne pas jouer le coup, le scoop, faire croire que le
journaliste sait, et faire preuve dhumilité en
mettant en évidence ce quest la place du journaliste
dans un tel traitement. Face à un tel événement
il faut pratiquer un journalisme modeste (Hervé
Brusini).
6.
Au vu des dernières semaines, les journalistes présents
ont le sentiment que les rédactions ont tiré
les leçons de la guerre du Golfe et du Kosovo.
Quelque chose sest passé dans les médias
(Jacqueline Costa-Lascoux). Pas de spectacle, pas de
consultants militaires, de général « quoique
», de militaires nostalgiques refaisant à lantenne
leur cours de stratégie.
7.
La crise aura eu la vertu de faire monter le thème
de lislam et la réflexion sur la place et les
préoccupation de la communauté musulmane (Jacqueline
Costa-Lascoux, Thomas Ferenczi). Il a fallu faire uvre
de pédagogie sur lislam et travailler, enquêter,
fournir de linformation sur la communauté musulmane,
mal connue des rédactions et de la majorité
des Français. Des experts de cette communauté
sont apparus, comme de nombreuses autorités de cette
communauté ont été appelées à
sexprimer dans les médias.
8.
La crise conduit à une véritable réévaluation
de linternational dans linformation, avec la question
des moyens nécessaires pour que les rédactions
soient capable de sacquitter de cette priorité
nouvelle (Jean-Claude Allanic, Vincent Hervouet). La
plupart des rédactions se sont senties faibles ou manquant
de journalistes sur place, hormis celle du Monde, et peut-être
Radio France qui a pu faire converger les moyens de trois
rédactions, Inter, Info et Culture (Bertrand Vannier).
9.
Le recours massif aux experts conduit à clarifier en
interne pour les rédactions, mais aussi pour le public
(qui doit être mieux informé sur chacun) la place
respective des experts (spécialistes appelés
à fournir des explications et des analyses), des consultants
(spécialistes régulièrement appelés
à conseiller les rédactions sur un domaine (et
appointés pour cela) et spécialistes internes -
« experts maison » (Richard Labévière) -,
sans parler de la place spécifique données aux
acteurs, voire à des représentants de la société
civile (dont la place fut plus importante dans le traitement
de la crise et les réactions à celle-ci). Une
telle crise appelle à revaloriser lexpertise
journalistique, ce qui pose aussi le coût dune
telle expertise pour les rédactions (Richard Labévière).
10.
La plupart des intervenants (notamment Vincent Hervouët)
avancent que le recours aux experts engage la responsabilité
des rédactions. Cette responsabilité porte
: a) sur le choix des experts eux-mêmes (dont la
crédibilité est en quelque sorte garantie par
la rédaction) ; b) sur la présentation
qui est faite de ceux-ci (en indiquant leur éventuelle
implication vis à vis du sujet ou des enjeux. Il
faut permettre au public de comprendre et savoir « doù
parle lexpert » et que la parole dun spécialiste
nest pas forcément une parole « neutre
») ; c) sur la qualité du questionnement ;
d) sur la manière dont ils vont pouvoir intervenir
: le temps quils ont pour sexprimer (Jérôme
Bouvier), le montage de leur propos (Eddy Fougier),
le croisement de leur propos avec dautres propos dexperts
ou lenquête journalistique proprement dite (Richard
Labévière). Se retrouve ici une question
déjà largement abordée lors des premiers
« Entretiens de linformation », à
propos du dossier de
lESB et de la place des historiens dans la question
de la torture durant
la guerre dAlgérie.
11.
Lensemble de ces observations, met une fois de plus
en évidence le sujet - déjà largement
évoqué lors des premiers « Entretiens
de linformation » - de la compétence
des journalistes. Cest-à-dire de la connaissance
des sujets, de la capacité à comprendre les
situations, les événements, les problèmes
posés, de la capacité à décoder
des faits politiques, sociaux, culturels, philosophiques aussi
complexes. Cela est dautant plus crucial que :
- la demande du public en explication, en connaissance,
en compréhension, est grande ;
- le public lui-même est intelligent, formé,
instruits par lexpérience ou par des connaissances
acquises concernant certaines dimensions des problèmes
en jeu ;
- les sujets sont complexes, ne se prêtant
pas à un traitement par des grilles simples ou figées.
Il ny a dautre ressource que de se mobiliser,
travailler, se former, innover pour faire face à ce
défi de la connaissance et de lintelligence.
12.
La soif du public dexplication et de connaissance tranche
avec deux observations inquiétantes : Le silence et
linertie des politiques ont été patents
(Hervé Brusini). Alors que la crise par sa gravité
appelle une lecture et un décodage politique, lindication
de perspectives, les politiques sont absents, hormis les deux,
trois principaux responsables de lexécutif. En
même temps, les journalistes présents ont
le sentiment de constater une faiblesse de la réaction
de la société française face à
cette situation nouvelle, délicate, porteuse de
défis, une forme de passivité.
13.
Face à ce type de situation, les rédactions
se mobilisent de façon exceptionnelle. Chacun ressent
lexigence « dêtre à la hauteur
de lévénement » et des missions
propres du journalisme dans ces périodes, y compris
face aux contraintes financières. La plupart des intervenants
ont loué lattitude de leurs directions qui leur
ont attribué tous budgets nécessaires (Bertrand
Vannier, Hervé Brusini, Thomas Ferenczi).
Cela appelle néanmoins deux questions de nature différente
:
a) que
va-t-il se passer sur le plan financier si la crise se prolonge,
même si lon a la satisfaction de voir le public
répondre à lappel, les déficits
vont se creuser ?
b) Ne faut-il pas dautant plus redouter les mauvaises
manières qui reviennent avec les situations ordinaires
et routinières, où lon rogne sur les budgets,
où lon ne remplace pas les correspondants en
vacances, où on se laisse gagner par linfotainment,
etc. ?
Jean-Marie Charon le 7/11/01
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