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Denise Silber est co-fondatrice de l'IHC
(Internet Healthcare Coalition)



Un petit site devenu grand : acor.org
À l'origine, un couple de new-yorkais atteint par le cancer. Aujourd'hui, un lieu
de référence pour
ceux qui cherche à
s'informer,
échanger et lutter
contre les charlatans.

 

 

     
      Quelles sont les caractéristiques du net-santé anglo-saxon ? Quelles différences entre les modèles de développement et d'usages US et français ? Comment préciser les règles éthiques indispensables ?
Denise Silber connaît aussi bien les réalités françaises qu'américaines. Fondatrice de Basil Strategies, elle a aussi participé à la création de l'IHC (Internet Healthcare Coalition).


 L'expérience américaine est plus ancienne. Que nous apprend-elle sur les usages d'Internet en matière de santé ?

Plusieurs choses. Prenons les personnes atteintes de maladies graves, comme le cancer ou le sida, ou de maladies chroniques : diabète, arthrite, asthme, allergies. Elles recherchent des informations de top niveau et se dirigent surtout vers des sites spécialisés, sans s'arrêter aux portails d'informations généralistes. Elles souhaitent aussi engager un dialogue de soutien, au point de créer sur ces sites des micro-communautés qui rencontrent "virtuellement" des experts – qu'ils trouveront peut-être au sein d'un groupe d'autres patients. Ces patients, qu'aux États-Unis, on appelle plutôt des consommateurs.
Ce que disent les études, c'est également que les consommateurs aimeraient pouvoir correspondre par e-mails avec leur propre médecin, parce que leur situation est évolutive et que cela ne peut pas attendre la prochaine visite. Ils aiment bien l'idée qu'on peut envoyer un message et que le médecin répond quand il a le temps. Mais peu de praticiens sont d'accord. Parce que ce n'est pas rémunéré, et parce que cela laisse une trace écrite.


 À propos de l'utilisation de la toile par les patients, on parle habituellement de "2ème avis", après une consultation...

Le jour où on vous pose un diagnostic, vous prenez Internet en marche pour trouver des informations à propos de cette maladie... avant de revoir votre médecin. Mais les malades y retournent encore plus après, parce que les consultations soulèvent plus de questions qu'elles n'en résolvent. Aux USA et en France, le médecin passe 10 à 15 minutes en moyenne avec son patient. Lors d'un rendez-vous important, le malade ne peut pas trouver tout de suite les questions. Elles viennent après.
Un rendez-vous chez le médecin, c'est une chaîne de décisions : diagnostic, examens complémentaires, traitement, suivi… L'ensemble de ces séquences est aujourd'hui traité en une visite. Le patient/consommateur peut rechercher d'autres options, et questionner le bien-fondé de chaque maillon de cette chaîne.

 


 Dans les faits, assiste-t-on à des changements perceptibles dans les relations médecins/patients ?

Oui, mais ils ne sont pas dûs uniquement à l'Internet. Cette évolution provient de multiples facteurs. En France comme aux États-Unis, le médecin est soumis à des pressions économiques en raison de l'amélioration de la technologie médicale. C'est très coûteux, mais on ne va pas priver un patient d'une nouvelle technique pour cette raison. Et cela génère des coûts évolutifs. Cette situation a poussé à la révision du système vers plus de contrôle, avec des conséquences sur la liberté d'action du praticien.
Par ailleurs, on constate une montée en puissance du consumérisme dans les pays développés, peut-être parce qu'avec tous les médias d'information et pas seulement Internet, les gens ont accès à plus de moyens d'affirmer leur pouvoir. L'évolution de la durée de vie fait que les gens souhaitent tous en profiter, sont plus exigeants à propos de la santé. Et donc, il est vrai qu'avec le développement de l'Internet, aujourd'hui aux USA, un médecin sait qu'il ne peut plus s'offusquer que le malade vienne avec des informations qu'il a récoltées sur le réseau.

Aucun site santé dans le top 50...


Plus de 50 % des américains connectés vont sur Internet pour trouver des informations dans le domaine de la santé. Vous confirmez ?

Absolument. Ce qui veut dire que 50 millions d'américains fréquentent ces sites. Le leader, selon les chiffres de décembre 2000, c'est celui de webMD : plus de 9 millions de visiteurs. Il résulte de la fusion de Healthon, webMD, et Onhealth. Le 2ème, c'est celui du National Institute of Health, organisme gouvernemental, où se trouve Medline : il permet d'accéder par exemple à la liste de tous les articles publiés dans les revues sérieuses.
Mais il y a des milliers de sites consacrés à la santé et donc les parts de marché de la plupart sont très petite. Aucun ne figure jamais dans le top 50 des sites visités.


 Plusieurs chartes éthiques de référence cohabitent sur la toile santé, quelles devraient être leurs principes communs ?

On peut les résumer en trois points, trois exigences :

1. la pertinence du background de celui qui parle ou qui écrit. On doit savoir qu'il a fait telle étude et qu'il est encore à jour.
2. la transparence quant aux intérêts financiers.
3. la protection des données nominatives.

 C'est une direction de travail. Mais quand on entre dans les détails de ce qu'il faudrait préciser pour améliorer ces codes, cela se complique, non ?

En effet. Comment faire en sorte que tous ces sites soient surveillés en permanence, alors qu'ils sont des dizaines de milliers ? Prenez l'exemple d'HON, premier code mondial, créé en 1995. A l'origine, c'était un petit carré bleu. Depuis un certain temps, il est rouge et noir. Vous trouvez beaucoup de sites qui affichent toujours le logo bleu. Or Rouge et noir implique une nouvelle procédure : en cliquant dessus, vous êtes renvoyé sur un chiffre identifiant qui permet à leur robot de revenir régulièrement sur le site.
En France, il y a aussi une volonté de labelliser. La Mission de l'informatisation du système de santé coopère avec le Conseil national de l'Ordre des médecins pour étudier la mise en place d'un système de labellisation de sites français… dirigé vers des français. Mais, il y a un vrai problème des moyens quant au suivi.

Plusieurs stratégies de développement



 Sans parler des difficultés financières dues à la chute des cours en 2000, quelles sont les stratégies possibles de développement des grands sites commerciaux ?

Les entreprises qui se sont créées uniquement sur la base de "je vais proposer du contenu et essayer d'avoir des bannières publicitaires" ne marchent pas : trop de sites et trop peu de public par site. Le modèle qui a peut-être sa chance, c'est celui du développement d'outils technologiques qui permettent de surveiller les patients à distance, en relation avec les assureurs. Une série de firmes ont mis au point des méthodes pour récolter les données des malades chroniques, les faire suivre par une personne qui peut donner l'alerte lorsqu'un problème grave se présente

 Et puis ?
Je pense aux sites qui permettent d'accélérer l'identification des patients et des investigateurs pour les essais cliniques de nouveaux médicaments. Aux Etats Unis, cela intéresse les autorités publiques mais aussi les laboratoires, parce que c'est une chaîne. Quand on crée une nouvelle molécule, ce qui prend le plus de temps , ce sont les essais et, au sein des essais, trouver les investigateurs et les patients qui conviennent.

 À propos de médicaments et de leur vente en ligne, cela semble inconcevable en France…

Ici, la bonne question, c'est : "avec une ordonnance sérieuse", par opposition à "sans ordonnance". Il y a des sites totalement minoritaires qui vont faire n'importe quoi. D'autres sont plus sérieux comme PlanèteRX. Le plus grand site de vente de médicaments, c'est Merck-Medco, un assureur issu de la nouvelle économie : un genre de mutuelle qui s'occupe du médicament et qui vend énormément par catalogue, notamment aux gens atteints de maladies chroniques.

 En France, il semble que les grands sites santé se positionnent de plus en plus sur le terrain de la gestion des dossiers médicaux…

La question est de savoir si, et quand, l'administration française va intervenir dans ce domaine. Et dans le cas où ces grands projets publics en cours viennent à se réaliser, si le consommateur ne va pas préférer ces systèmes à ceux que proposent les sociétés privées.

 
    Propos recueillis par Pierre-Yves Schneider le 09.02.01