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© John Foley / Opale

Martin Winckler
 


      Martin Winckler est un auteur prolixe. "La maladie de Sachs" l'a fait connaître au grand public. Un ouvrage dont la lecture a modifié le regard de beaucoup sur la relation patient-médecin. Ancien généraliste, auditeur et téléspectateur assidu, Winckler a également participé à plusieurs aventures de presse écrite.
Une expérience qui lui fournit des arguments tranchés pour commenter les maux et les mots de l'info... en particulier quand il s'agit de santé.


 Les sources d'information dans le domaine de la santé se multiplient et sont utilisées par un public de plus en plus large. Sommes-nous en train de devenir collectivement hypocondriaques ?

L'hypocondrie vrai, c'est une maladie rare. La société n'est pas hypocondriaque. Ce dont nous souffrons tous, c'est d'une angoisse bien naturelle (celle d'être malade et de mourir, mais ça n'a rien de nouveau), accentuée par l'allongement de la vie, par l'oubli que beaucoup de maladies mortelles couraient encore il y a cinquante ans et aussi par les mensonges d'hier ("En l'an 2000, grâce à vos dons, on aura vaincu le cancer" et tutti quanti...). Que l'information se diversifie, c'est inévitable. Je voudrais voir se développer un discours non terroriste. On oublie de dire aux français que dans ce pays, la majorité des gens sont en bonne santé, alors qu'en Afrique, il y a plusieurs de millions de personnes séropositives et, dans le monde, 800 millions de personnes qui souffrent du paludisme. Garder le sens de la mesure est indispensable. Regardez l'angoisse liée à la maladie de Creutzfeldt-Jakob. En tout état de cause, elle est moins contagieuse que le sida mais tout le monde en parle parce que ce qui touche l'alimentation semble plus menaçant que ce qui touche la sexualité (on peut se priver de baiser, pas de bouffer). À côté de ça, chaque année, plusieurs dizaines de milliers de personnes, surtout des jeunes, se suicident parce qu'on ne sait pas les prendre en charge. Autre exemple : on pratique 220 000 IVG, parce que l'information sur la contraception n'est faite ni par l'école, ni par les pouvoirs publics, ni même par les médecins.
Qu'est-ce qui devrait être urgent et prioritaire dans les médias ? Le suicide et la prévention des I.V.G. ou la S.E.B. et la M.C.J ? Je pense que la population en elle-même n'est pas si hypocondriaque que ça. Son hypocondrie est sélective. Les chaînes de télé hertziennes ne prennent pas le temps de détailler et d'analyser l'information : elles sont très friandes de terrorisme et de spectaculaire. Regardez l'histoire du type à qui on a greffé une main et qui veut qu'on la lui enlève. Pourquoi, alors qu'on savait que c'était un mauvais receveur, la lui avoir greffée quand même ? Parce que l'équipe avait besoin de publicité, et elle savait qu'elle en aurait. La médecine a-t-elle progressé pour autant ?

LE WEB EST SUBVERSIF


 Internet, le web et particulièrement les portails santé grand public. Cela vous semble-t-il un plus pour les malades, ou, au contraire, un danger ?

Parce que ça oblige à lire et à communiquer (ce qui n'est pas le cas de la télé !) ça me paraît un "plus". A force de trouver informations et réflexion sur le Web, les gens vont se rendre compte que la télé dispense des informations superficielles et, finalement, les roule dans la farine.
Par ailleurs, je considère le Web comme le mode de communication le plus révolutionnaire (au sens de subversif) qui soit. Au lieu de tenter en vain d'empêcher les sites nazis d'exister (c'est impossible), mieux vaut créer des sites et des réseaux d'information, de contacts, et d'entraide qui permettent aux isolés de se tourner vers d'autres solidarités, d'autres échanges que ceux que proposent des groupes violents.


 Que vous inspire le travail des journalistes ou des autres producteurs d'information santé ?

Je considère que la plupart des émissions de santé des chaînes hertziennes sont frelatées parce qu'elles visent surtout à mettre en valeur l'animateur et à attirer l'audimat, et non à éduquer. Elles dépendent aussi beaucoup trop des "mandarins", dont les "noms" attirent les chaînes, et … réciproquement. Pour ce qui est de la radio, je pense que ce qui y est salutaire et assez unique, c'est la confrontation incessante des points de vue. Il n'y a jamais de déclaration définitive, puisque l'invité suivant peut la nuancer, à la même tribune.
Pour ce qui est des magazines écrits grand public, c'est comme la télévision. Même les quotidiens réputés sérieux ne sont pas exempts de critiques, ne serait-ce que parce qu'un même journaliste, responsable pendant plusieurs années d'une rubrique médicale, peut la teinter de sa subjectivité et de ses insuffisances conceptuelles.
Quant aux livres, en France, ils font rarement l'objet d'une lecture par un comité scientifique, ce qui explique qu'on voit fleurir cinq cents bouquins contradictoires sur les régimes ou sur "le stress". Alors, il y a beaucoup de déchet. Le problème, c'est que même les médecins qui, en principe, sont toujours à l'origine de l'information médicale délivrée par les médias ne sont pas cohérents. D'une faculté à une autre, l'enseignement diffère complètement selon la personnalité des mandarins enseignants, et jusqu'à présent il n'a pas été possible de rendre l'enseignement de la médecine homogène.

POUR LES NUANCES,
CONTRE LE TERRORISME...


 Dans le cadre de vos activités touchant à la médecine et à l'information, avez-vous une opinion sur le meilleur vecteur pour faire passer une information fondamentale ?

L'écrit est indispensable pour transmettre une information, mais c'est surtout le contact personnel ou du moins personnalisé qui permet de l'intégrer. Alors, tout ce qui permet un dialogue immédiat, direct (lignes téléphoniques, entretiens, groupes de parole, rencontres, chat-rooms, etc.) est complémentaire à l'information écrite. Quant à l'audio-visuel, il ne fait aucun doute que par son côté convivial, la radio est plus apte à remplir les fonctions d'information que les grandes chaînes de télé. Les chaînes du câble et, bientôt, les chaînes locales, qui ne sont pas assujetties à un audimat, à des horaires contraignants ou à des luttes de pouvoir (à qui sera le plus beau et le plus adulé des présentateurs ?) comme les chaînes hertziennes, remplissent beaucoup mieux leurs fonctions d'information de proximité.
Le meilleur message est celui qui est exprimé dans une langue que le plus grand nombre peut comprendre, qui traite avec sincérité et sans terrorisme (donc, avec des nuances) d'un sujet auquel le plus grand nombre peut s'identifier, qui ne se donne pas comme définitif (donc, on peut rejeter tout ce qui est autoritaire), et qui laisse la place aux interrogations de l'interlocuteur, de l'auditeur ou du lecteur en lui donnant envie d'en savoir plus, et sans donner le sentiment qu'on lui cache quelque chose ou qu'on le méprise (donc, on peut rejeter tout ce qui sous-entend que le public manque de l'intelligence suffisante pour comprendre).
Un tel message porte loin. Il ouvre la réflexion, il ne vise pas à clore le sujet une fois pour toutes, et il donne à celui à qui il s'adresse des éléments lui permettant de modifier son comportement sans lui faire peur...

CESSER DE DIVINISER LES MEDECINS


 Vous êtes un passionné de séries télévisées. Ce mode fictionnel, y croyez-vous pour sensibiliser le public à certaines problématiques de l'info santé ?
Bien sûr, parce que la fiction, c'est la communication d'une réflexion et d'un savoir par l'intermédiaire des sentiments. Attention, il ne s'agit pas de "manipuler" le public en agissant sur sa corde sensible, mais de lui faire comprendre que toute décision grave (chez les médecins, par exemple) met en jeu les sentiments tout autant que les pensées rationnelles. Du coup, en prenant la mesure de la dimension émotionnelle de la vie, les spectateurs deviennent plus nuancés. Ce qui est formidable dans " Urgences " c'est que toute la terminologie médicale des dialogues est authentique et valide, mais que les spectateurs ont tout de suite compris que l'essentiel de l'histoire, c'est la vie, la mort et les sentiments humains.

 Comment imaginez-vous l'avenir, vous qui êtes un grand lecteur de science-fiction ?

En tant qu'écrivain, je vois plutôt les choses en noir, genre "Le meilleur des mondes" d'Aldous Huxley, j'imagine (et décrirai peut-être un jour) un monde à venir dans lequel nous serons surveillés par une Police Biologique, où l'A.D.N. de chacun sera fiché, etc.. Mais en tant que citoyen (et en me souvenant des romans de SF, qui ne prédisent jamais l'avenir, mais se contentent de décrire les fantasmes d'un écrivain au moment où il écrit, ce qui n'est pas si mal), je suis résolument optimiste : ni le nazisme, ni le communisme n'ont réussi à assujettir des peuples de plusieurs millions d'habitants, alors j'ai du mal à croire que les médecins (qui ne sont pas tous des bourreaux) parviendront à assujettir l'humanité entière ! L'humanité finira, un jour, par cesser de diviniser les médecins. Plus l'information scientifique et médicale circulera, moins on pourra s'appuyer sur l'ignorance des citoyens pour les terroriser ou les dominer. Pour ça, il faut que les citoyens eux-mêmes se l'approprient, la questionnent, interpellent les professionnels et leur imposent de partager leur savoir. Même si les médecins n'aiment pas ça, c'est irréversible.

Dernier ouvrage paru : "En soignant, en écrivant", éditions Indigènes.

 
    Propos recueillis par Odile Ambry le 3.02.01