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Boris Cyrulnik,
éthologue, neurologue,
psychanalyste,
auteur de nombreux ouvrages dont "Les nourritures affectives", "Un merveilleux malheur", et "Les vilains petits canards". (Editions Odile Jacob)

 
Boris Cyrulnik fait partie de cette race de scientifiques qui préfère proposer des idées plutôt que d'en imposer. Grand observateur des comportements humains, son analyse de notre engouement pour les questions de santé risque de vous faire voir votre médecin et votre ordinateur d'un autre oeil...


 Quel est votre regard sur le développement de l'information santé ?

Je pense que c'est à mettre en rapport avec le développement de l'individualité. Avant, on se préoccupait surtout des épidémies, qui mettaient en cause le groupe et non la personne. De plus, la maladie avait une fonction de rédemption : nous étions malades parce que nous avions commis une faute que la maladie nous permettait d'expier. De plus, il était alors considéré comme immoral de s'occuper des corps...
Nous sommes passés de l'univers de la faute à celui du préjudice. Désormais, et grâce à nos réels progrès techniques, si nous sommes malades, c'est la faute de l'autre : les paysans donnent des farines aux animaux, ou mettent des nitrates dans la terre, l'infirmière fait mal à l'enfant en arrachant le pansement…
L'engouement pour les sujets de santé se développe parce qu'on veut avoir la maîtrise de sa vie. Avant, on était soumis à Dieu, à ses intermédiaires : les aristocrates et les prêtres, soumis à ceux qui avaient de l'argent… Aujourd'hui c'est moins le cas puisque dans les pays riches et démocratiques, 60 à 70 % des gens mènent des vies beaucoup plus libres. Ceux qui restent soumis, ce sont les grands pauvres ou les grands malades.
Enfin, cette volonté de maîtrise explique aussi ce goût pour les médicaments que nos ministres de la Santé ont tant de mal à combattre. On veut éradiquer la souffrance qui a perdu sa valeur rédemptrice.


Cet accès accru à l'information médicale a modifié le rituel médical ?

Je le pense, dans la mesure où un rituel se passe entre deux personnes. Les patients contestent de plus en plus le savoir médical et ils n'ont pas toujours tort… 40 % des malades ne prennent pas les médicaments que le médecin leur prescrit. Ils vont voir un autre médecin ou ils adaptent le traitement à leur propre conception de la maladie : toujours ce désir de reprendre possession de son corps et de son destin.


Et Internet est un bon outil ?  

C'est une amélioration stupéfiante de la communication, à l'instar de l'imprimerie. Mais n'oublions pas que le premier best-seller était un livre intitulé, "Le marteau des sorcières", qui a permis de répandre en Occident la torture inquisitoriale. Ce fut l'effet secondaire d'un vrai progrès, et je pense qu'il en va de même pour Internet : face à une machine, par exemple, on n'apprend pas du tout de la même manière que face à une autre personne. Face à une machine, on n'a pas besoin d'empathie, alors que, face à une personne, on doit se mettre à sa place, pour ne pas tout se permettre, émotionnellement.
Progrès Internet : à coup sûr, circulation des informations, à coup sûr, changement de culture.
Effets secondaires : problèmes de façonnement de l'interdit. D'ailleurs on le voit dans l'actualité où parfois, dans le monde de l'Internet, on ne respecte pas la loi.


Mais la science intéresse de plus en plus le public.
C'est un signe de démocratie. Tous les chercheurs de CNRS sont tenus par contrat de partager leur savoir. Quelques-uns le font extrêmement bien…et beaucoup le leur reprochent. Avant il y avait les initiés. Le capitaine de bateau était le seul à bord à savoir faire le point : ses hommes d'équipage lui étaient soumis par ignorance. Dès l'instant où l'imprimerie est apparue, certains matelots ont vite appris à lire et à faire le point… et n'étaient plus soumis au capitaine.
Internet c'est une cyber imprimerie.

 Il y a donc une volonté de transmettre le savoir, et un plus grand engouement du public à aller vers ce savoir ?
Même lorsque le savoir était réservé à l'initié (le prêtre, le prophète…), les hommes et les femmes en étaient déjà avides, mais étaient obligés d'ingurgiter des connaissances données par l'initié. Un savoir qui, très vite, devenait dogmatique, avec ce que cela implique, c'est-à-dire l'exclusion de ceux qui refusent le dogme.
Aujourd'hui, c'est très différent. Des scientifiques acceptent de se frotter à des philosophes, des avocats; c'est un débat démocratique et non plus un initié qui dit où est la vérité. Avant les gens avides de savoir n'avaient qu'un seul Livre, qu'ils devaient apprendre par cœur. D'ailleurs cela revient au goût du jour car la soumission est un merveilleux tranquillisant et on voit réapparaître le dogme dans nos cultures avec des personnes qui passent leur vie entière dans un seul livre. C'est une soumission laïque, une religion laïque.
Sur Internet, les gens participent à des débats. Et un débat, ce n'est pas la transmission d'un savoir : l'ignorant a le droit de ne pas être d'accord. Cela s'inscrit dans le respect du développement des individus qui ont le droit de refuser l'autoroute prescrite par un initié, de contester, d'aller voir ailleurs et de se tromper.

  Donc c'est un champ nouveau se développe, de la société et de l'individu.

De l'individu dans sa société. Jusqu'à la guerre de 40, on mourait dans le lit où l'on était né. Maintenant on a plusieurs pays, plusieurs métiers, plusieurs langues. Ce n'est pas plus facile, mais c'est beaucoup plus ouvert. C'est aussi probablement attribuable au progrès technologique, qui, en ouvrant la communication à des cultures différentes, a fait que nos enfants s’éduquent dans des mondes totalement différents. Avant ils se formaient dans un seul monde qui était forcément celui du bien, les autres représentant forcément le mal. Aujourd'hui cette ouverture ne rend pas les choses plus faciles, au contraire même, c'est plus angoissant. Mais c'est plus riche sur le plan humain.

Interview réalisée par Cécile Plet le 16.02.2001