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© A. Sagalyn / Opale

Jean-Marie Charon,
ingénieur au CNRS,
enseignant à l'Institut
des Etudes Politiques
de Paris et de Rennes.
Dernier ouvrage paru,
co-écrit avec Claude
Furet : "Un secret si bien violé. La loi,
le juge et le
journaliste".
(Le Seuil).


 
Le succès des mensuels santé grand public est le résultat d’une segmentation de plus en plus affinée de la presse magazine, en particulier féminine. Davantage une réussite du marketing que du journalisme ou de l’information. Peut-on parler pour autant de simples pièges à pub ?
Jean-Marie Charon, sociologue des médias, répond à Tocsin.


 Les titres grand public consacrés à la santé traitent presque exclusivement de sujets pratiques et non d'actualité. Est-ce le résultat d'une évolution spécifique de ce type de presse ?

L'une des particularités de la presse magazine, c'est d'avoir, dès le départ -c'est à dire l'entre-deux-guerres- décroché de l'actualité, notamment pour des raisons de périodicité. Ce n'est plus l'actualité qui est le fil conducteur mais ce sont bien les lecteurs. Dès l'origine, c'est une presse qui s'est basée sur la segmentation des publics (des sexes, des âges et des catégories socioprofessionnelles) et une spécialisation des thèmes. Une segmentation par pôle d'intérêt.
L'approche généraliste de la presse féminine (celle de Femme Actuelle qui tire à 1 800 000 exemplaires) a tendance à laisser la place à des publications de plus en plus "fines", en fonction des centres d'intérêts de son lectorat. Or, traditionnellement dans la presse féminine, on a cette préoccupation pour la santé. A la fois pour répondre à des questions personnelles, mais aussi parce que c'est la femme qui se préoccupe habituellement de la santé de toute la famille. On retrouve également l'axe santé-beauté et un phénomène encore plus moderne: le trio santé-forme-fitness.
Dans les années quatre-vingt, les éditeurs décident donc de choisir des thèmes récurrents de la presse féminine pour les autonomiser et créer des titres en soi. On observe donc à la fois une mobilisation des éditeurs sur ce même créneau de la santé et, pour chaque éditeur, une déclinaison autour de sous-thématiques pour toucher un lectorat voisin ou encore mieux capter le lectorat visé. Rappelons qu'en France le marché des magazines est d'une densité très élevé avec 3500 titres actuellement.

Des équipes ... de pigistes


De quelle ligne(s) éditoriale(s) peut-on parler à propos de ces magazines Santé grand public ?

En tout cas, il ne s'agit pas de vulgarisation scientifique. La vulgarisation médicale concerne un autre public et l'information scientifique est assez bien couverte par les médias d'actualité. La presse santé doit être avant tout un beau produit, avec de belles photos, et dont le prix ne soit pas trop élevé. Conséquence : peu de salariés et de nombreux pigistes. Des pigistes dont je suppose qu'ils travaillent également beaucoup avec les féminins et qui ont donc tendance à proposer des thèmes communs.
Le marketing et les études de lectorat sont un maillon essentiel du fonctionnement de ces magazines : il s'agit d'une adaptation du contenu à des attentes. A l'opposé des médias "totalitaires" qui traitent de tout en essayant de toucher tout le monde. 


Ces magazines à fort tirage adoptent tous cette stratégie que vous nommez "l'intégration entre le marketing et le rédactionnel". La presse santé n'est-elle qu'un "piège à pub" ?

La branche des magazines féminins fait partie des grands secteurs attractifs en matière de publicité puisque, à tort ou à raison, la cible des annonceurs reste la ménagère de moins de 50 ans avec toutes les déclinaisons possibles. Mais je n'aime pas appliquer le terme "piège à pub" de manière générale : il y a des rubriques qui peuvent en être, par exemple les rubriques beauté intéressent forcément les cosmétiques. Mais d'une manière générale, toutes les sous-familles de titres féminins sont des publications qui attirent beaucoup les annonceurs.

Des annonceurs pas très exigeants...


 Quid de l'indépendance des rédactions ?
En fait, la réalité parait moins problématique ici que dans la presse médicale spécialisée par exemple, où les annonceurs sont de grands laboratoires, . Les annonceurs qui investissent dans la presse santé grand public ne sont pas très exigeants par rapport au contenu. Ils sont surtout préoccupés par les courbes d'audience et l'esthétique du support. Cela peut induire le contenu, par une présence excessive dans certaines rubriques, mais cela n'est pas comparables aux problèmes qui se posent pour la presse médicale dont la plus grande partie des revenus provient des industrie pharmaceutiques.
Comme le dit Axel Ganz (le patron de Prisma Presse-ndlr) "Si vous avez une grosse diffusion, vous n'êtes pas si sensibles que ça aux annonceurs".

 Tout de même, le lecteur peut s'étonner qu'un dossier  "santé forme" consacré à la thalassothérapie soit illustré de publicités pour tel ou tel centre de soins réputé...
Je vois bien le problème mais selon le titre, les groupes, et surtout selon la situation financière, le problème peut se poser en des termes très différents. Si vous avez une politique éditoriale un tant soit peu maîtrisée –et ça existe tout de même- c'est au maximum un piège à pub. J'explique : votre régie publicitaire regarde votre chemin de fer (plan prévisionnel de pagination-ndlr), voit le dossier qui se prépare sur la thalasso et se dit : je vais le vendre. De ce point de vue, c'est un peu une fonction de piège à pub. Ou lorsqu'un journaliste propose de faire un reportage sur la thalasso, les types de la régie publicitaire diront : nous sommes preneurs, on a plein d'annonceurs sur le coup. C'est ni bien ni mal, c'est le vécu des magazines. C'est vrai que si la régie avait dit: "Non, on n'a pas d'annonceurs sur la thalasso" le papier n'aurait peut-être pas été fait…
Reconnaissons que pour les magazines, la frontière entre publicité et rédactionnel n'existe pas vraiment. De là à diaboliser la presse magazine dans son ensemble, je ne suis pas d'accord. Ces périodiques jouent toujours gros avec leur public et vont droit dans le mur s'ils généralisent ce genre de pratiques.

Interview réalisée par Raphaële Bail le 09.02.2001