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Serge Tisseron est psychiatre et psychanalyste. Spécialiste de l'image, il est l'auteur du célèbre "Tintin chez le psychanalyste". Parmi ces derniers essais : "Y-a-t-il un pilote dans l'image" (Aubier 98), "Petites mythologies d'aujourd'hui"(Aubier 2000) et "Enfants sous influence. Les écrans rendent-ils les jeunes violents ?" (Armand Colin 2000).
 


Si la photo de Mohamed mort et de son père est devenue l'image emblématique des affrontements de l'automne 2000, ce n'est pas à cause du cadavre de l'enfant. Selon Serge Tisseron, psychanalyste, la force de l'image provient paradoxalement des yeux ouverts du survivant.
L'interview d'un spécialiste de l'image.
(06/11/00)



 Pourquoi cette image nous "parle" tant ? Qu'est ce qu'elle nous dit ?

Lorsque l'on voit cette photo sans autre information, on a l'impression que cet homme s'est interposé entre les balles et son enfant pour lui sauver la vie. Avec en plus cette fragile poubelle qui donne une idée de la précipitation et du désarroi. Un père et son fils pris dans une situation qui les dépassent. C'est seulement quand on connaît l'histoire, qu'on a vu la bande filmée que l'on découvre que l'enfant est mort et que le père n'est que blessé. Ici, le spectateur est immédiatement pris dans des repères identificatoires. L'homme qu'il voit, il pense que ce pourrait être lui-même, et l'enfant son fils.
Cette image a d'autant plus de quoi émouvoir que l'homme a les yeux ouverts. On sait combien dans notre culture, le geste de fermer les yeux est un geste qui permet d'accompagner la mort. Je crois que cet homme qui paraît mort a d'autant plus bouleversé les spectateurs qu'il semble qu'on lui a refusé sa sépulture. Cette image a mobilisé chez le spectateur des choses qui lui ont échappé… et qui pourtant en font sa force.
On pourrait dire face à cette image "mais il n'y a donc personne pour aller lui fermer les yeux ?" et cela rend cette mort absolument insupportable.

 Plus encore que celle de l'enfant ?
On est habitué à voir des photos de morts allongés. On en voit constamment sur des images fixes ou animées. C'est " l'image " que nous nous en faisons : un corps face contre terre, pas encore enterré mais qui prend le chemin de l'enterrement. Le contraire de cet homme aux yeux ouverts qui représente un défi à tout ce que les rituels de mort ont toujours cherché à conjurer.







Trois arrêts sur image du reportage de France 2, réalisé par le cameraman Talal Abou Rahmeh.


 

Et puis ?

Cette image en photographie latérale, c'est tout à fait une construction de tableau, avec une ligne montante, une ligne de chute, une construction en triangle avec la tête au sommet… Goya aurait peint le massacre du 30 septembre de Netzarim, il l'aurait conçu sûrement comme cela.

L'image de Mohamed et de son père est devenue un cliché photo. À l'origine, c'est un arrêt sur image de télévision…

L'arrêt sur image, c'est toujours un arrêt sur fantasme. C'est toujours inviter le téléspectateur à privilégier les représentations les plus personnelles relatives à cette image. À force de parler d'image, on oublie que les relations que nous avons avec elles sont très différentes selon les supports. Devant un film d'actualité, le spectateur a toujours l'impression qu'on lui propose un document brut et qu'on ne vise que son information. En revanche, quand on diffuse une image fixe, il se pose toujours la question de savoir si on cherche à le manipuler.
Les rédacteurs de presse peuvent prendre une image fixe dans une séquence animée, mais ils doivent savoir que, sitôt isolée de son enchaînement, elle va mobiliser d'autres enjeux difficilement prévisibles chez le spectateur. Les publicitaires connaissent bien cela et utilisent beaucoup le mélange d'images fixes et animées. À la vision d'un film, on passe très vite d'un état intérieur à un autre, alors que l'image fixe nous oblige à nous y arrêter…