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Photo : Radio France - Alain Mercier

Journaliste radio depuis 1969, Stéphane Paoli orchestre la tranche d'information de France Inter de 7 à 9 heures du matin depuis 1999, il interroge les acteurs de l'actualité et anime le quart d'heure de Radiocom durant lequel les auditeurs interviennent en direct à l'antenne. .



Photo : Radio France - Roger Picard

Entré à France Inter en 1973 comme reporter et présentateur des flashes d'infos du matin, Patrice Bertin est, depuis 1996, chef des informations.

 
Le grand rabbin Joseph Sitruk qui se fait le porte-parole d'une fausse information, des auditeurs tenant des propos violents en direct à l'antenne, Stéphane Paoli, animateur de la tranche du matin qui pique une colère...L'antenne de France Inter a été secouée par le conflit. Retour sur tuner.

(06/11/00)

 À l'écoute de Radio Com durant les moments les plus "chauds" du conflit israélo-palestinien du mois d'octobre dernier, on avait vraiment le sentiment que les appels des auditeurs étaient plus nombreux et leurs réactions beaucoup plus violentes que d'habitude ? Etait-ce juste une impression ?

Patrice Bertin : Non. C'est une des grandes constantes des conflits au Proche-Orient que de raviver des passions en France, notamment chez les auditeurs et téléspectateurs. Pour une raison bien simple : il s'agit d'une guerre dont les termes sont religieux. Dès lors, il n'y a rien à faire. Vous pouvez véhiculer l'information de la façon la plus objective possible, en donnant plusieurs points de vue sur l'évènement, l'auditeur concerné ne retiendra que la partie qu'il trouvera agressive contre lui. C'est une constante. J'ai commencé à faire de l'antenne à France Inter en 1973, au moment de la guerre de Kippour et les réactions d'auditeurs étaient les mêmes. Les consciences d'auditeurs ou de téléspectateurs n'ont pas évolué depuis. Il n'y a que le conflit du Proche-Orient qui incite les auditeurs à nous traiter de salauds en permanence. Nous sommes entrés dans une ère médiatique où les médias sont, consciemment ou inconsciemment, accusés de choisir leur camp. De notre point de vue, la seule façon de le résoudre est de donner la parole à tout le monde. Nous essayons de le faire, en donnant l'ensemble des points de vue entre 7 h et 8h45, par le biais de nos informations et de nos envoyés spéciaux, puis en donnant la parole aux auditeurs à partir de 8h45. Ceux qui téléphonent à Radiocom sont plutôt les mécontents et écoutent avec une oreille qui ne leur permet pas de faire la part des choses. Et ce, d'autant plus que ce conflit est dramatique.

Stéphane Paoli : Il y a un vrai militantisme de la part des auditeurs qui téléphonent à Radiocom. Ce conflit se radicalise beaucoup, et tant du côté palestinien que du coté israélien, la question qui se pose est d'ordre existentielle : "demain qu'est-ce que je fais ?". Il est évident qu'à partir de là, on entre dans des comportements de type passionnel. Des auditeurs juifs nous ont appelé en disant "c'est la Shoa qui recommence." C'est parfois caricatural tellement c'est excessif.

 Un excès et une violence qui vous ont d'ailleurs mis en colère à l'antenne.

Stéphane Paoli : Ma colère ne portait pas sur la violence. Je n'ai pas repris l'auditeur sur sa violence. Je lui ai dit : "Je ne vous permets pas de remettre en cause le travail qui est fait par les journalistes." Après tout, chacun d'entre nous a peut-être un point de vue sur la question, mais à la limite, on nous paye pour dire : d'un côté il se passe ceci, de l'autre il se passe cela et voilà notre témoignage. Maintenant débrouillez-vous, auditeurs, pour vous faire une opinion.
Ce qui m'a mis hors de moi, ce n'est pas l'expression d'une passion ou d'une conviction, c'est la remise en cause du travail. Je ne dis pas qu'on est infaillible, ni qu'on est les meilleurs, je dis que le travail est fait sérieusement. Je ne peux admettre qu'on instrumentalise Inter simplement pour faire valoir un point de vue. Je revendique ma colère et je recommencerai demain
matin s'il le faut.

 

 Et à cette occasion vous revendiquiez également un équilibre entre la parole donnée aux uns et aux autres...

Patrice Bertin : Mais vous invitez le chargé d'affaires israélien à venir, et immédiatement vous recevez des protestations parce que les palestiniens n'ont pas la parole. Juste après, vous invitez Leïla Shahid et aussitôt vous avez des coups de fil pour vous dire que c'est un scandale. Or notre souci est de donner la parole à tout le monde.

 Ces protestations sont orchestrées, selon vous ?

Stéphane Paoli : C'est vrai qu'il y a de la pression et qu'il existe des lobbies juifs très puissants et très efficaces. Les palestiniens n'ont pas les mêmes réseaux d'influence, mais ils ont les leurs. Les médias sont pris en tenaille entre ces systèmes et ces groupes de pression. Et c'est parfois très complexe car ils sont souvent de bonne foi, mais pas toujours. Le lobby s'inscrit dans un paramètre en dehors de ce pourquoi nous faisons ce métier : il est strictement affectif. On n'est plus dans le rationnel, le factuel. Et là ça devient très compliqué à gérer ! La seule réponse possible, et j'y reviens tout le temps, c'est la rigueur du travail effectué.

Patrice Bertin : Sur le moment ca ne sert pas, car certains auditeurs n'entendent que ce qu'ils veulent entendre. Mais, pour reprendre une phrase d'Yvan Levaï, l'objectivité, c'est quoi ? Une minute pour Hitler, une minute pour les juifs ? Une minute blanc, une minute noir ? C'est idiot. Il y a des minutes qui pèsent plus lourd et qui durent plus longtemps que d'autres. C'est souffrance contre souffrance. On ne peut quand même pas compenser un pleur israélien par un pleur palestinien en disant "15 partout balle au centre". On est dans l'irrationnel, l'affectif. On va nous expliquer que s'il y a une guerre, c'est parce qu'il y a la télé. Faut quand même pas déconner. Il y a 3000 ans, il n'y avait pas la télé !


 Mais ce climat de tension aboutit à des dérapages comme le rabbin Sitruk annonçant à l'antenne qu'un enfant juif a été tué à Paris, alors que c'est faux !


Patrice Bertin : Quand il nous a annoncé cela nous avons immédiatement envoyé un reporter sur place, qui a mené l'enquête. Nous avions diffusé une fausse information, de bonne foi. Nous avons vérifié, rappelé le grand rabbin Sitruk à qui nous avons appris que c'était faux. Dans le journal de 13 heures, nous avons rediffusé ces propos, le démenti et nous lui avons naturellement redonné la parole. Il nous a dit : "je m'excuse. Je me suis trompé. J'ai reçu un coup de fil à minuit, à Jérusalem, et je n'ai pas vérifié l'information. Je m'en excuse." Nous avions fait notre boulot.

Stéphane Paoli : À chaque fois que nous en parlions à l'antenne le matin, nous disions que nous étions en train de vérifier l'information. Un enfant poignardé dans le XIXème, c'était énorme. Ce n'était pas une petite info, ça devenait une question de société d'une importance et d'une gravité extrême.


 Tout de même, cette info non vérifiée est passée dans le journal de 9 heures sur France Inter...

Patrice Bertin : Oui, ça c'était vraiment une connerie. C'est de ma faute. À 9 heures, j'étais en conférence de rédaction et je n'ai pas passé de consigne. C'était vraiment une connerie...
 

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    Propos recueillis par Cécile Plet, le 2 novembre 2000.