Jacques-Marie
Bourget, correspondant de guerre depuis plus de 20
ans; il collabore aux "Cahiers de médiologie"
.
Dans le numéro 8, "Croyances en guerre"
de la revue dirigée par Régis Debray, il
critique avec passion et en connaissance de cause le journalisme
à la française dans "La
mort du regard".
|
|
|
Deux semaines après avoir été grièvement
blessé par le tir d'un "snipper", Jacques-Marie
Bourget, journaliste à Paris-Match accuse l'armée
israélienne. Il témoigne de son "accident",
des difficultés des journalistes à couvrir ce
conflit et récuse les attaques portées contre
les photographes.
(06/11/00)
Sur
un lit d'hôpital, on se refait quel film ?
 |
Jacques-Marie
Bourget : Ce qu'on a vécu sur place
Le
fait de recevoir une balle n'est pas une chose banale.
On se repasse les questions de stratégie : pourquoi
j'ai fait cela à ce moment-là ? Pourquoi
je me suis trouvé à cet endroit ? Mais aussi
on tente une petite analyse géopolitique autour
de Ramallah, ce qui est plus intéressant en tout
cas que de penser à sa propre souffrance
même si c'est très
douloureux !
Pourquoi tout d'un coup, des journalistes sont devenus
des cibles ? Cela avait déjà été
le cas quand les israéliens ont envahi le Liban.
Et là, nous sommes deux, un journaliste de CNN
et moi-même, à s'être fait tirer dessus.
Or, nous étions ensemble à Bagdad il y a
six semaines. Sur notre passeport, on avait des visas
irakiens, ce qui n'est pas un très bon sésame
pour venir en Israël ! Mais deux journalistes atteints
en 48 heures ! Et je ne pense pas que ce soit ni des balles
de hasard ni des balles perdues. Ce sont plutôt
des balles trouvées ! A Ramallah, mon photographe
et moi étions relativement à l'abri dans
un groupe de palestiniens et de photographes, et subitement,
moi qui ai 57 ans, une "tête de français",
et pas vraiment de lanceur de pierre de 18 ans, je reçois
une balle à la hauteur du cur
Cela
veut dire que quelqu'un a tiré cette balle, quelqu'un
m'a pris la ligne de mire, quelqu'un a reçu un
ordre pour tuer un type de 57 ans qui n'a rien à
voir avec le conflit local. Cela ne signifie pas que j'approuve
le fait qu'on tire des balles sur des gamins de 12 ans
! Mais là on utilise, à l'endroit de journalistes,
une méthode qui a l'air de se banaliser, la méthode
de la
balle. |
On
vous a donc sciemment tiré dessus ?
 |
J-M.B.
: Ecoutez
la population ennemie est très
ciblée, c'est le cas de le dire. Ils
ont entre 10 et 20 ans. Ils portent des Keffieh, ils
lancent des pierres, ils utilisent des frondes. Donc
pourquoi le tireur d'élite me distingue-il au
sein de ce groupe ? Soit c'est un fou, soit l'armée
israélienne est devenue irresponsable. Sinon,
pourquoi tirer sur moi ?
|
Vous
n'avez pas la réponse ?
 |
J-M.B.
: Non, mais je peux spéculer. Comme toutes
les guerres, celle-là est une drôle de guerre,
une triste guerre qui va se jouer sur les médias.
Et donc, il vaudrait mieux qu'il n'y ait pas trop de journalistes
pour photographier, rapporter. Il y a une volonté
d'intimidation. J'étais assis à côté
d'un photographe, qui avait des grands téléobjectifs.
On était identifiables. Ce n'était pas la
troisième guerre mondiale, il ne se passait rien,
la vie d'aucun soldat israélien n'était
menacée. Cela veut bien dire qu'on nous a tiré
dessus de sang froid. |
On
dit beaucoup que cette guerre se fait à coup d'images.
C'est aussi votre point de vue ?
 |
J-M.B.
: Je pense que c'est vrai. L'histoire du petit Mohammed,
par exemple, est absolument
exemplaire : les israéliens ont construit un bunker
à Gaza pour protéger l'entrée d'une
colonie. Les soldats sont dans le bunker et reçoivent
des pierres contre du béton. Ont-ils besoin de
tirer sur des gens qui passent dans la rue, en l'occurrence,
le petit Mohammed ? Ces images absolument poignantes,
tout de suite on a essayé de les contester. De
dire que le petit Mohammed était lanceur de pierres
- comme si on avait le droit de tirer sur un lanceur de
pierres de 12 ans ! Et il y a eu aussi la polémique
autour de la petite Sarah, qui a été tuée
par un colon. Et ensuite il y a eu les deux soldats capturés
à Ramallah, lynchés et défenestrés
du commissariat. C'est un peu ça, la querelle autour
de l'équilibre. D'un côté on a Mohammed
et Sarah, et de l'autre deux soldats qui ont été
tués. Comme le PSG contre Marseille. C'est le match
de foot ! Bien sûr que l'enjeu est médiatique
: c'est la guerre des images. Mais l'enjeu politique et
humain, il est autre. Ce sont des gens qui meurent, qui
sont occupés, déracinés depuis cinquante
ans. |
On
a beaucoup dit que l'arrivée des photographes provoquait
les événements ?
 |
J-M.B.
: Non. Bon, il y a un phénomène de jeunes,
ils sont en bande, et solidaires. Moi j'ai vu un gamin
de 10 ans, et je lui ai posé la question "Est-ce
que ta mère serait heureuse de savoir que tu es
là ?
". "Elle sait très bien que je vais
mourir pour la Palestine" m'a t-il repondu.
C'est un peu à la Gavroche, mais il m'a dit ces
mots-là le môme ! Même s'il répète
une leçon. Mais, contrairement
à ce qu'on dit, les parents ne les poussent pas
à lancer ces pierres, bien au contraire. Les pères
et les mères que je connais là-bas sont
terrorisés pour leurs gamins. Ce n'est pas à
l'instigation des photographes, non, c'est complètement
faux. Sur le
terrain, les affrontements sont très dispersés
Non, non, il y a une véritable, comment dirais-je,
haine, sentiment d'injustice, rancur, de désespoir
en fait. Eh bien les pierres, elles expriment ce désespoir.
Mes réflexions sur le métier, c'est la difficulté
de rapporter, comme toujours, les faits et tout ce qu'on
voit et qu'on entend. Par exemple, la manière dont
on occulte
complètement la condition des palestiniens de Gaza,
qui vivent dans cette espèce de camp de la folie
depuis cinquante ans sans indemnités, sans argent,
sans eau, sans électricité. Et puis il y
a des stéréotypes qui se sont installés.
À la télévision, on va toujours vous
montrer un Israélien un peu pied-noir qui parle
un peu le français, et qui va dire " faudrait
que Barak il tape sur les arabes ! ". Qu'est-ce qu'il
représente dans la société israélienne
? Rien du tout. Et de l'autre côté on va
voir un palestinien du Hamas qui va dire "Allah Wakbar",
et "je suis prêt à mourir pour la cause".
Quid des familles ? Moi je connais des militants du Fatah
qui ont été condamnés à beaucoup
d'années de prison, et leur souci aujourd'hui c'est
de pouvoir préserver leur famille, se nourrir;
ils vivent dans une extrême précarité. |
Diriez-vous
comme un confrère américain récemment
que c'est le conflit qui attise le plus le débat sur
la partialité des médias ?
 |
J-M.B.
: Évidemment. Le fait d'émettre une
vérité vous vaut un courrier extravagant.
Nous, sous prétexte qu'on a passé en "une"
l'histoire de la petite Sarah, ce qui est assez exceptionnel
dans l'histoire de Match, on a été injurié
dans des radios, on a reçu des lettres
c'est
complètement fou. Jusqu'à dire que la
gamine avait été tuée par son père
et que donc, on avait écrit des sottises ! On nous
a accusé de manipulation. |
Mais
peut-on ne pas l'être dans un conflit de ce type ? Aujourd'hui,
on dit que les journalistes sont soit dans un camp, soit dans
l'autre pour pouvoir travailler
 |
Moi,
jusqu'à présent, j'ai couvert les deux.
J'ai fait les funérailles de Rabin, j'ai souvent
travaillé en Israël, sans trop de problèmes.
C'est vrai que je connais beaucoup mieux les palestiniens.
Depuis 1976. J'ai suivi leur cheminement. Mais c'est très
difficile de s'exprimer sur la réalité palestinienne.
Il faut bien reconnaître que dans tous les journaux
au monde, la situation des palestiniens, on s'en fout
complètement. Donc si on essaie de faire un véritable
dossier, cela n'intéresse personne. Ce n'est pas
marchand. |
|
|
|
Nouvelles
du front
"Les
journalistes palestiniens tentent d'éviter les
balles israéliennes et les censeurs d'Arafat
depuis des années..."
Le CPJ (Committee to Protect Journalists) détaille
les conditions de travail des journalistes palestiniens
sur place, le nombre de blessés, recueil de témoignages
sur les pressions physiques et morales subies par les
journalistes locaux travaillant pour des médias
internationaux. Mise en perspective longue et détaillée,
illustrée de nombreuses photos. En
anglais.
A la carte
Informations,
dossiers et services sur le terrain.
Agence de presse et de communication, le Jerusalem Media
& Communication Center offre sa logistique aux médias,
associations et individus désireux de se rendre
sur place. L'association de journalistes palestiniens,
fondée en 1988, résolument multicartes,
inclut une offre marketing et des études d'opinion
ciblées pour ses clients.
www.jmcc.org
|
|